Zèno Cabral était retombé dans son mutisme, indifférent en apparence à ce qui se passait autour de lui, mais la rougeur fébrile qui colorait son visage et le froncement de ses sourcils démentaient ce calme affecté et dénotaient qu'il était en proie à une vive émotion intérieure.
Cependant, les cavaliers traversaient rapidement la plaine et s'approchaient de plus en plus, se dirigeant vers le groupe d'officiers, reconnaissable au drapeau buenos-airien, dont la hampe était fichée en terre auprès du général et qui flottait en longs plis au caprice de la brise.
Sur le passage des cavaliers, les montoneros se relevaient, les regardaient curieusement; puis ils les suivaient en riant et en ricanant entre eux, si bien que lorsqu'ils atteignirent le pied du monticule où les attendaient les officiers, ils se trouvèrent littéralement enveloppés d'une foule compacte que le capitaine Quiroga se vit contraint d'écarter à coups de bois de lance, ce dont, du reste, il s'acquitta avec un flegme et un sang-froid imperturbables.
Les officiers n'avaient point calomnié le digne capitaine. A part la différence du costume, il ressemblait trait pour trait à don Quichotte, lors de sa deuxième sortie.
C'était le même corps long et efflanqué, le même visage maigre et anguleux, au front déprimé, aux yeux caves, au nez recourbé en bec d'oiseau, aux mâchoires larges, à peine garnies de quelques dents gâtées, aux longues moustaches grises et aux pommettes saillantes et violacées.
Et, pourtant, cet ensemble excentrique, ainsi qu'on dirait aujourd'hui, n'avait rien de ridicule; cette singulière physionomie était éclairée par une telle expression de bravoure, de franchise et de bonté, qu'à première vue on se sentait malgré soi entraîné vers ce vieil officier, car il avait au moins cinquante ans, et tout disposé à l'aimer.
Les soldats riaient à se tordre en recevant les coups de bois de lance que leur distribuait généreusement le capitaine, et ce fut à grand-peine qu'il parvint à s'en débarrasser.
«Diable soit des curieux! dit le bon capitaine, en mettant lestement pied à terre, ils ne me laisseront pas approcher du général.»
Et, suivi d'une partie de ses soldats, qui ainsi que lui avaient quitté la selle, il gravit le monticule où les officiers étaient réunis.
Les soldats conduisaient plusieurs prisonniers au milieu d'eux; parmi ces prisonniers se trouvaient des femmes, dont deux paraissaient, par leur costume, leurs manières, appartenir à la haute société.