De grands cris, cris joyeux, hâtons-nous de le dire, se faisaient entendre sur la place; puis la foule reflua dans le Cabildo, se sépara brusquement en deux parts, laissant un large espace vide au milieu des salles.

Le gouverneur, le général et une vingtaine d'officiers s'avancèrent alors dans cette baie qui leur était ouverte, au-devant des nouveaux invités qui arrivaient et qu'ils étaient loin d'attendre, mais que, cependant, ils se préparaient à recevoir avec un empressement joyeux.

A l'apparition dans le salon des nouveaux venus, les cris éclatèrent avec une force inouïe, les chapeaux et les mouchoirs furent agités avec enthousiasme.

C'est que ceux qui entraient alors étaient les véritables héros de la fête.

Don Zèno Cabral, que l'on croyait campé à dix lieues de San Miguel de Tucumán, entrait au Cabildo avec tout l'état-major de sa montonera.

A la vue de ces hardis partisans qui avaient remporté quelques jours auparavant un avantage signalé sur les Espagnols, la joie devint du délire. Chacun se précipita vers eux pour les voir et les féliciter, et, dans le premier mouvement d'enthousiasme, ils coururent réellement le danger d'être étouffés par leurs admirateurs.

Cependant, peu à peu les démonstrations, sans cesser d'être vives, se calmèrent, les groupes se désunirent, la foule s'écoula et la circulation se rétablit dans les salons que, pendant quelques instants, le peuple de la place avait presque envahis.

La fête recommença.

Mais les invités, dont la curiosité était excitée au plus haut point et qui ne pouvaient se rassasier de regarder ces hommes qu'ils considéraient presque comme des sauveurs, n'y apportaient plus ni le même entrain ni le même élan.

Le peintre, fatigué du rôle secondaire qu'il jouait au milieu de ces gens dont il lui était impossible de comprendre les aspirations ou de partager l'enthousiasme, avait quitté l'angle du salon où, pendant si longtemps, il était demeuré seul, admirant en silence la scène enivrante qui se déroulait devant lui, et il cherchait à se frayer un passage à travers la foule pour gagner incognito la place, espérant s'échapper facilement au milieu du tumulte causé par la venue des montoneros, lorsqu'il se sentit toucher légèrement l'épaule.