Du reste, j'avais accompli le plus dur du trajet que j'avais à faire.
Je continuai d'avancer à travers un paysage charmant et accidenté; trois jours après ma halte à Santa Ana, vers deux heures de l'après-midi, à un angle de la route, je tournai subitement la tête, et, malgré moi, je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration à l'aspect inattendu de la plus délicieuse campagne que jamais j'aie contemplée.
Mon Guaranis, désormais complètement réconcilié avec moi, sourit avec joie à cette manifestation enthousiaste. C'était à lui que je devais cette splendide surprise qu'il me préparait depuis quelques heures en m'obligeant à prendre, sous prétexte de raccourcir la route, des sentiers perdus à travers des bois à peu près infranchissables.
Devant moi, presque à mes pieds, car je me trouvais arrêté sur le sommet d'une colline assez élevée, s'étendait, encadrée dans un horizon de verdure, formé par une ceinture de forêts vierges, une campagne d'un périmètre d'une dizaine de lieues environ, dont, grâce à ma position, mes regards saisissaient les moindres détails. Au centre à peu près de cette campagne, sur une étendue de deux lieues, se trouvait un lac aux eaux transparentes d'un vert d'émeraude; les montagnes boisées et très pittoresques qui l'entouraient, étaient couvertes de plantations aux places où des brûlis avaient été ménagés.
Nous étions à l'endroit où le Curitiba ou Guazu, fleuve assez important, affluent du Parana que nous avions atteint, après avoir traversé le Paso de los infieles, entre dans le lac. Ses bords étaient garnis de grands buissons de savacous[1], de cocoboïs[2] et d'amingas, sur les branches desquels étaient en ce moment perchées des troupes de petits hérons. Ces oiseaux se tenaient suspendus au-dessus de la surface de l'eau pour faire la chasse aux poissons, aux insectes ou à leurs larves.
A l'entrée du Guazu, j'aperçus une île que mon guide m'assura avoir été autrefois flottante; mais elle s'est peu à peu rapprochée de la rive où elle s'est fixée. Formée primitivement par des plantes aquatiques, la terre végétale s'y est amoncelée, et maintenant elle est couverte de bois assez épais; puis au loin, au milieu d'une échappée entre deux collines couvertes de forêts, j'aperçus un nombre considérable de bâtiments s'élevant en amphithéâtre et dominés par un clocher aigu.
Au-dessous du flanc escarpé de la hauteur sur laquelle s'élevaient ces bâtiments, le Guazu s'élançait en grondant par-dessus les obstacles que lui opposaient des rochers abrupts et couverts d'un lichen verdâtre; puis, se partageant en plusieurs bras, il allait se perdre après des méandres sans nombre dans les sombres vallées qui s'étendaient à droite et à gauche. Je ne pouvais détacher mes yeux du spectacle de cette nature grande, sauvage et réellement imposante; je demeurais là comme fasciné, ne songeant ni à avancer ni à reculer, tout à l'émotion intérieure que j'éprouvais et oubliant tout pour regarder encore, sans me rassasier jamais de cette vue splendide à laquelle rien ne peut être comparé.
«Que c'est beau! m'écriai-je emporté malgré moi par l'admiration.
—N'est-ce pas? me répondit comme un écho le guide qui s'était tout doucement rapproché.
—Comment nommez-vous ce magnifique pays?»