J'obéissais, sans m'en rendre compte, à un besoin d'émotions, à un désir de l'imprévu que je n'aurais su m'expliquer, mais qui me poussait en avant avec une force irrésistible et devait, pendant vingt ans, sans motifs sérieux et sans la moindre cause logique aux yeux des hommes habitués aux joies et aux douceurs de la vie européenne, si bien réglée par toises, pouces et mètres, me faire laisser les empreintes de mes pas au fond des déserts les plus inexplorés, en me procurant des bonheurs ineffables, des voluptés étranges et sans nom, et, en résumé, de cruelles douleurs.

Mais ce n'est ni mon histoire ni celle de mes sensations que je raconte ici; tout ce qui précède, trop long peut-être au gré du lecteur, n'a d'autre but que celui de préparer le récit, malheureusement trop véridique, que j'entreprends aujourd'hui, et qui, sans cela, n'aurait peut-être pas été aussi clairement expliqué qu'il faut qu'il le soit pour être bien compris. Sautant donc d'un seul bond par-dessus quelques aventures de chasses trop peu importantes pour être mentionnées, je me transporterai sur les bords de l'Uruguay, un peu au-dessus du Salto quatre mois environ après mon départ de Buenos Aires, et j'entrerai immédiatement en matière.

L'Uruguay[1] prend sa source vers le vingt-huitième degré de latitude australe, dans la Serra do Mar, au Brésil, assez près de l'île Santa Catarina. Son cours est rapide, obstrué par des récifs et des cataractes; son embouchure est entre la petite île du Juncal et le hameau de las Higueritas, à la hauteur de la Punta Gorda, un peu au-dessus de Buenos Aires.

A partir du Salto jusqu'à Itaquy, l'Uruguay ne présente sur ses deux rives qu'une bordure, peu étendue en largeur, d'arbres assez variés, mais dont les espèces sont les mêmes dans tout le cours du fleuve: ce sont des espinillos, des saules, des laureles, des seïbos, des ñantu baïs, des timbos, des talas, des zapuchos, des palmiers et beaucoup de buissons épineux, dont quelques-uns, entre autres les mimosas, portent de charmantes fleurs; des lianes nombreuses, des plantes parasites, des fleurs de l'air,—flores del aire,—qui s'entrelacent de toutes parts en semant des fleurs de toutes couleurs, jusqu'aux sommets des arbres les plus touffus. Ce spectacle charmant, offert par les rives du fleuve, forme un complet contraste avec les savanes qui s'étendent à droite et à gauche jusqu'à l'horizon, en plaines basses faiblement ondulées, dépouillées d'arbres, n'offrant à l'œil fatigué qu'une herbe épaisse, plus haute qu'un homme, mais rôtie par les rayons ardents du soleil, bien qu'à l'époque des débordements périodiques de l'Uruguay, elle soit baignée jusqu'à de grandes distances. Çà et là apparaissent sur la pente de quelques coteaux boisés, dominés toujours par d'élégants palmiers aux touffes globuleuses des estancias et des chacras, dont les riches propriétaires se livrent en grand à l'élève des bestiaux.

Après une journée assez fatigante, je m'étais arrêté pour la nuit dans un pagonal, à demi inondé à cause de la crue subite du fleuve, et où il m'avait fallu entrer dans l'eau presque jusqu'au ventre de mon cheval, afin de gagner un endroit sec. Depuis quelques jours, le Guaranis que j'avais engagé à Buenos Aires ne semblait plus m'obéir qu'avec une certaine répugnance; il était triste, morose, et le plus souvent ne répondait que par des monosyllabes aux questions que parfois j'étais dans la nécessité de lui adresser; cette disposition d'esprit de mon guide m'inquiétait d'autant plus que, connaissant assez bien le caractère des Indiens, je craignais qu'il ne machinât quelque trahison contre moi; aussi, tout en feignant de ne pas m'apercevoir de son changement d'humeur, je me tenais sur mes gardes, résolu à lui casser la tête à la moindre démonstration hostile de sa part.

Dès que nous fûmes campés, le guide, malgré les préventions que j'avais conçues contre lui, s'occupa, avec une activité dont je lui sus gré intérieurement, à ramasser du bois sec pour allumer le feu de veille et préparer notre modeste repas.

Le souper terminé, chacun s'enveloppa dans ses couvertures et se livra au repos.

Au milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit assez fort dont je ne pus tout d'abord m'expliquer la nature; mon premier mouvement fut de saisir mon fusil et de regarder autour de moi.

J'étais seul: mon guide avait disparu; c'était le galop du cheval sur lequel il s'était enfui qui m'avait éveillé.

La nuit était noire, le feu éteint; pour comble de disgrâce, mon bivouac venait d'être envahi par les eaux du fleuve, dont la crue continuait avec une rapidité extrême.