Je n'avais pas un instant à perdre pour échapper au danger qui me menaçait. Je me levai à la hâte, et, me jetant en selle, je m'élançai à toute bride dans la direction d'une colline assez rapprochée, dont la noire silhouette se détachait en vigueur sur le fond sombre du ciel.
Là j'étais relativement en sûreté; je passai le reste de la nuit éveillé, tant pour surveiller les bêtes fauves dont j'entendais les hurlements aux environs du lieu où j'avais cherché un refuge, que parce que ma position présente devenait assez critique, seul, abandonné dans un pays désert et complètement ignorant de la route qu'il me fallait suivre pour atteindre soit un village, soit une ferme où je me renseignerais.
Au lever du soleil, j'interrogeai l'horizon autour de moi; aussi loin que ma vue pouvait s'étendre régnait la solitude la plus complète, rien ne me laissait l'espoir, tant le paysage affectait une apparence sauvage et désolée, qu'il se trouvât une habitation quelconque dans un périmètre d'au moins vingt lieues.
Cette quasi certitude était assez triste pour moi; pourtant, par une singulière disposition de mon esprit, elle ne m'affecta que médiocrement; ma position, sans être fort gaie, n'avait cependant rien de positivement triste en elle-même. Je possédais un bon cheval, des armes, des munitions en abondance, que pouvais-je désirer de plus, moi qui depuis si longtemps aspirais après la vie aventureuse du gaucho et du coureur des bois? Mes souhaits se trouvaient ainsi accomplis un peu brusquement peut-être, mais pourtant dans des conditions aussi bonnes que je l'aurais désiré.
En conséquence, je pris assez facilement mon parti de l'abandon de mon guide, et je me préparai, moitié riant, moitié pestant contre l'ingratitude du Guaranis, à commencer mon apprentissage de la vie du désert.
Mon premier soin fut d'allumer du feu, je préparai un maté cimarron, c'est-à-dire sans sucre, et, réconforté par cette chaude boisson, je montai à cheval dans le but de chercher mon déjeuner en tuant une ou deux pièces de gibier, chose facile dans les parages où je me trouvais; puis je repris insoucieusement ma route à l'aventure, ne sachant à la vérité où j'allais, mais cependant poussant hardiment en avant, et me dirigeant tant bien que mal sur le cours du fleuve dont j'avais soin de ne pas trop m'écarter.
Quelques jours se passèrent ainsi. Un matin, au moment où je me préparais à allumer, ou plutôt à raviver mon feu de bivouac pour cuire mon déjeuner, je vis tout à coup, sans cause apparente, plusieurs venados se lever du milieu des hautes herbes, et, après avoir senti le vent, détaler avec une rapidité extrême en passant à portée de pistolet du fourré où je m'étais établi pour la nuit; au même instant, un vol d'urubus (vautours) passa au-dessus de ma tête en poussant des cris discordants.
Tout est matière à réflexion au désert, tout y a sa raison d'être. Bien que novice encore dans mon nouveau métier, je compris instinctivement que quelque chose d'extraordinaire se passait non loin de moi.
Je fis coucher mon cheval, lui serrai avec ma ceinture les naseaux afin de l'empêcher de hennir, et, m'étendant moi-même sur le sol, j'attendis le doigt sur la détente de mon fusil, le cœur palpitant, l'œil et l'oreille au guet, interrogeant du regard les ondulations des hautes herbes de la plaine qui se déroulait devant moi, et prêt à tout événement.
J'étais tapi au milieu d'un fourré presque impénétrable, sur la lisière d'un bois qui formait une espèce d'oasis au milieu de ce désert morne et désolé; je me trouvais donc dans une excellente embuscade et parfaitement à l'abri du danger dont je pressentais l'approche.