Je ne me trompais pas. A peine un quart d'heure s'était-il écoulé depuis que les venados et les urubus m'avaient donné l'éveil, que le bruit d'une course précipitée arriva distinctement à mon oreille; bientôt j'aperçus un cavalier couché sur le cou de son cheval, fuyant avec une rapidité vertigineuse et se dirigeant en droite ligne vers le bois où moi-même j'étais caché.

Ce cavalier, arrivé à vingt pas de moi au plus, arrêta subitement son cheval, sauta à terre, et, se faisant un abri d'un quartier de roche masqué par un bouquet d'arbres, il arma son fusil, et, penchant le corps en avant, il sembla interroger avec inquiétude les bruits du désert.

Cet homme, autant qu'il me fut possible de m'en assurer par un coup d'œil jeté à la hâte sur lui, paraissait appartenir à la race blanche; il avait de trente-cinq à quarante ans; ses traits énergiques, animés par la course qu'il avait faite et sans doute par l'émotion, étaient beaux, réguliers, empreints d'une certaine noblesse, et respiraient une audace peu commune; sa taille était un peu au-dessous de la moyenne, mais bien prise; ses épaules larges dénotaient une grande vigueur; il portait le costume des gauchos de la Banda Oriental, costume que j'avais moi-même adopté: la jaquette marron, gilet blanc, chiripa bleu de ciel, calzoncillos blanc, avec franges, au dessous d'un pantalon de drap bleu, le poncho jeté sur l'épaule gauche, le couteau passé dans la ceinture du chiripa derrière le dos, le bonnet phrygien rouge enfoncé sur le front et laissant échapper les boucles d'une épaisse chevelure noire qui lui descendait en désordre sur les épaules.

Ainsi vêtu, cet homme que le danger qui le menaçait entourait d'une mystérieuse auréole, avait quelque chose de grand, de fier et de résolu qui éveillait l'intérêt et attirait la sympathie.

Tout à coup il se rejeta vivement en arrière, mit un genou en terre et épaula son fusil.

Une dizaine de cavaliers venaient de surgir comme par enchantement, émergeant avec une rapidité extrême des herbes qui jusqu'alors les avaient dérobés à ma vue, et se précipitaient en brandissant leurs longues lances, faisant tournoyer leurs terribles bolas au-dessus de leur tête et poussant des hurlements de fureur vers l'endroit où le gaucho s'était embusqué.

Ces cavaliers étaient des Indios bravos.

Je ne pus retenir un tressaillement de frayeur en les reconnaissant; j'allais, selon toute probabilité, assister, témoin invisible et ignoré des deux partis, à cette lutte insensée d'un homme seul contre dix, car le gaucho, bien que, sans doute, il ne conservât aucun doute sur l'issue funeste de cet assaut, demeurait froid et calme en apparence, les sourcils froncés, le regard fixe, le front pâle, mais résolu à combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang et à ne tomber que mort entre les mains de ses féroces ennemis.

[1] Uruguay se compose de deux mots guaranis, urugua, limaçon d'eau, et y, eau; littéralement rivière des limaçons d'eau.