Doña Laura sourit avec dédain, et, l'interrompant du geste:
«Cette situation, caballero, dit-elle avec amertume, est cependant on ne peut plus claire et surtout on ne peut plus nette, je vous éviterai, si vous le désirez, l'embarras d'entrer dans certains détails en vous les rappelant moi-même.... Oh! Ne m'interrompez pas, fit-elle avec vivacité, car le jeune homme essayait de lui couper la parole, voici le fait en deux mots: mon père, Don Zèno Álvarez de Cabral, descendant de l'un des plus illustres conquistadores de ce pays, réfugié aux environs de Buenos Aires pour des motifs que j'ignore, mais qui sans doute vous importent peu, donna l'hospitalité à un voyageur égaré qui, vers le milieu de la nuit, pendant un orage effroyable se présenta à la porte de son hacienda; ce voyageur c'était vous, señor, vous, descendant d'une race non moins illustre que la nôtre, puisqu'un de vos ancêtres a été gouverneur du Brésil pour le roi. Le nom du marquis don Roque de Castelmelhor offrait à mon père toutes les garanties d'honneur et de loyauté qu'il pouvait désirer, vous fûtes donc reçu par l'exilé, non pas comme un étranger, non pas même comme un compatriote, mais comme un ami, comme un frère. Notre famille devint la vôtre; tout cela, n'est-il pas vrai? Répondez-moi, señor.
—Tout cela est vrai, señorita, répondit le marquis, dominé, malgré lui, par l'accent de la jeune fille.
—Je vois avec plaisir que vous avez, à défaut d'autre qualité, la franchise, señor, reprit ironiquement la jeune fille. Je continue: dépouillée de tous ses biens, ma famille, exilée depuis près d'un siècle du pays découvert par un de ses ancêtres, ne vivait que difficilement et ne parvenait à conserver son rang, au milieu de la population étrangère parmi laquelle le sort la contraignait à vivre, qu'en se livrant à l'élève des bestiaux sur une grande échelle et en faisant valoir des terres acquises péniblement sur la limite du désert. Vous vous étiez présenté à mon père comme une victime des intrigues politiques des gens entre les mains desquels le roi de Portugal a délégué ses pouvoirs; cette raison suffisait pour que notre maison devînt la vôtre et que mon père ne conservât pas de secrets pour vous; il en était un cependant dont, malgré toute votre adresse, il vous fut impossible d'obtenir la révélation; c'est que de la découverte de ce secret dépendait la fortune à venir de sa famille, si, ainsi que mon père l'espérait, le roi lui permettait un jour de rentrer au Brésil; ce secret que mon père, mon frère et moi nous savions seuls, par quels moyens étiez-vous arrivé, sinon à le découvrir entièrement, du moins à le pénétrer assez pour que votre convoitise et votre avarice s'éveillassent au point de vous faire trahir vos bienfaiteurs, voilà ce que je ne chercherai pas à expliquer; la bassesse humaine a des replis dans lesquels il ne saurait me convenir de fouiller; bref, vous qui, pendant plusieurs mois, aviez vécu dans notre intimité sans paraître m'honorer de la moindre attention, me traitant plutôt en enfant qu'en jeune fille, et ne m'accordant que cette politesse banale dont l'éducation vous faisait un devoir, je remarquai que tout à coup vos manières avaient complètement changé à mon égard et que vous me faisiez une cour assidue. Folle et rieuse enfant, comme je l'étais alors, cela m'étonna, sans cependant me toucher; vos attentions, loin de me plaire, me fatiguaient. Vous voyez que moi aussi je suis franche, caballero.
—Continuez, señorita, répondit en souriant le marquis, depuis longtemps déjà je connais votre franchise, il me reste à apprendre si vous poussez aussi loin la perspicacité.
—Vous ne tarderez pas à en juger, señor, reprit-elle ironiquement; peut-être vos soins et vos attentions auraient obtenu le résultat que vous en espériez, et en serais-je arrivée, sinon à vous aimer, du moins à m'intéresser à vous, mais malheureusement, ou heureusement pour moi, je ne tardai pas à voir clair, sinon dans votre cœur, du moins dans votre pensée. Emporté par l'insatiable avarice qui vous dévorait, et vous dévore sans doute encore, vous vous étiez, à plusieurs reprises, laissé aller devant moi à me parler de toute autre chose que de votre feint amour.
—Oh! Señorita! exclama le marquis avec un geste de dénégation.
—Oui, reprit-elle avec une amère raillerie, je sais que vous êtes un comédien consommé, et qu'il ne tiendrait qu'à moi, aujourd'hui encore, de croire à cette passion dont vous faites un si grand étalage; malheureusement les faits sont là, péremptoires et sans réplique, pour donner un éclatant démenti à vos paroles.»
La jeune fille fit une pause de quelques secondes comme pour laisser au marquis la facilité de lui répondre, mais celui-ci, loin de le faire, se mordit les lèvres avec dépit et courba la tête.
Doña Laura sourit.