—A quoi bon? Mais, ajouta-t-elle avec intention, si cette preuve de condescendance de ma part doit abréger cette entrevue, j'aurais mauvaise grâce de ne pas vous obéir.»

Le marquis se mordit les lèvres, mais il ne répondit pas.

Doña Laura alla s'asseoir sur le sofa le plus éloigné, et, croisant d'un air ennuyé les bras sur la poitrine, tout en fixant sur son interlocuteur un regard hautain:

«Parlez donc maintenant, je vous prie, dit-elle, Phœbé ne vous a pas menti, caballero, je suis extrêmement fatiguée, et l'obligation dans laquelle je suis d'obéir à vos ordres a pu seule me contraindre à vous recevoir.»

Ces paroles furent sifflées, si nous pouvons employer l'heureuse expression d'un vieil auteur, du bec le plus affilé qui se puisse imaginer et doña Laura pencha sa tête sur un coussin en dissimulant à demi un bâillement.

Mais la résolution du marquis était prise de ne rien voir et de ne rien comprendre; il s'inclina en signe de remercîment et se prépara à parler.

Doña Laura avait seize ans; elle était toute gracieuse et toute mignonne; sa taille hardiment cambrée avait cette désinvolture que possèdent seules les femmes espagnoles; sa démarche était empreinte de cette nonchalante langueur si remplie de voluptueuses promesses dont les Hispano-Américaines ont dérobé le secret aux Andalouses. Ses longs cheveux châtain foncé tombaient en boucles soyeuses sur ses épaules d'une blancheur éclatante; ses yeux bleus et rêveurs semblaient refléter l'azur du ciel et étaient couronnées par des sourcils noirs dont la ligne pure était tracée comme avec un pinceau; son nez droit aux ailes roses et mobiles, sa bouche petite et charmante, qui laissait en s'entr'ouvrant paraître le double chapelet de ses dents de perles, lui complétaient une beauté rendue plus suave et plus noble encore par la finesse et la transparence de son épiderme, sous lequel on voyait circuler un sang riche et généreux.

Vêtue de gaze et de mousseline de même que toutes les créoles, la jeune fille était ravissante, blottie sur son sofa, comme le beija flor dans le calice d'une fleur; en ce moment surtout qu'une colère contenue et maîtrisée à grand-peine faisait palpiter son sein virginal et couvrait ses joues d'un incarnat fébrile, doña Laura avait en elle quelque chose de séduisant et de majestueux à la fois qui imposait le respect et commandait presque la vénération.

Don Roque de Castelmelhor, malgré le parti pris et l'intention formelle qu'il avait laissé deviner, ne put résister au charme puissant de cette beauté si noble et si pure; son regard se baissa devant celui de la jeune fille tout chargé de haine et presque de mépris, et ce fut d'une voix légèrement émue qu'il entama cet entretien auquel il paraissait attacher tant de prix.

«Nous avons atteint señorita, dit-il, après des fatigues extrêmes, la limite des contrées civilisées du Brésil; car, si je ne me trompe, la route que maintenant il nous faut suivre, s'enfonce dans des déserts où, avant nous, quelques hardis explorateurs seulement ont osé s'aventurer; je crois donc que le moment est venu de nous expliquer franchement et de bien établir notre situation vis-à-vis l'un de l'autre.»