«Señorita, dit-il, vous avez parfaitement, je dois en convenir, défini notre position respective; ce secret que vous possédez m'a été révélé par hasard par un ancien serviteur de votre famille qui, soit dit entre parenthèse, me l'a vendu fort cher; c'est donc avec l'intention la plus formelle d'obtenir les renseignements indispensables à la réussite de mes plans que je me suis présenté à votre père. Vous voyez que j'imite votre franchise.... Le temps de la dissimulation est passé entre nous.... L'heure est arrivée de nous parler à cœur ouvert. J'ai semblé, il est vrai, pendant les premiers jours ne vous accorder qu'une médiocre attention, ce qui n'est pas un de mes moindres griefs à vos yeux; car, je l'avoue, votre beauté est éclatante, votre intelligence supérieure, et vous êtes une femme désirable sous tous les rapports, comme beaucoup d'hommes seraient heureux d'en rencontrer une pour passer leur vie avec elle; mais je n'avais pas entrepris un aussi long voyage pour en perdre les fruits dans une amourette. Je ne vous aimais pas, et, pour tout vous dire, je ne vous aime pas davantage aujourd'hui. Une femme comme vous, si ravissante que vous soyez, ne saurait me convenir: votre caractère a trop de rapports avec le mien; tous deux nous sommes trop fiers, trop jaloux de notre liberté, trop désireux d'imposer notre volonté, pour qu'il existe entre nous la moindre sympathie et que la vie en commun nous soit possible. J'ai essayé d'abord sur votre père et sur votre frère les moyens de séduction dont je disposais; malheureusement, tous mes efforts ont été inutiles, ma diplomatie perdue, et ce n'est qu'en désespoir de cause que je me suis adressé à vous; je vous aurais épousée probablement si vous aviez consenti à m'accorder votre main: pardonnez-moi cette franchise brutale; mais, résolu à m'emparer du trésor que je convoite, j'aurais, pour m'en assurer la possession, accompli ce que je regarde comme le sacrifice le plus grand, c'est-à-dire l'acte d'aliéner à tout jamais ma liberté en faveur d'une femme que je n'aimais pas. Vous-même, señorita, avez pris soin de me sauver de ce suicide moral en répondant par un refus formel à la demande que je vous adressais, recevez ici, señorita, l'expression de mes remercîments les plus sincères.»

La jeune fille s'inclina avec un sourire moqueur, et elle frappa dans ses mains à deux ou trois reprises. Presque aussitôt le rideau fut soulevé, et l'esclave parut.

«Phoebé, lui dit doña Laura, comme probablement je ne pourrai prendre que fort tard le repos dont j'ai besoin, et que je sens malgré moi s'appesantir mes paupières et le sommeil me gagner, sers-moi le maté, mon enfant, et apporte-moi en même temps quelques papelitos, peut-être que ces deux excitants combinés et pris à forte dose triompheront de la somnolence qui m'accable et me permettront d'écouter les charmants discours du señor marquis aussi longtemps qu'il lui plaira de me les continuer.»

L'esclave sortit en riant, et le marquis demeura un instant atterré devant le sang-froid superbe de la jeune fille et son héroïque indifférence.

Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles les deux interlocuteurs s'observèrent silencieusement, puis le pas léger de la négresse se fit de nouveau entendre, et elle reparut tenant dans ses mains un plateau d'argent sur lequel se trouvaient le maté, des cigarettes en paille de maïs et un braserito d'argent plein de feu.

Phoebé présenta le maté à sa maîtresse, et fit un mouvement pour se retirer.

«Demeure, chica, lui dit doña Laura, ce que le señor marquis a à me dire encore ne doit pas être assez sérieux pour que toi, née sur l'habitation de mon père, tu ne puisses l'entendre.»

La jeune servante posa sur une table le plateau qu'elle tenait, et vint incontinent se coucher aux pieds de sa maîtresse, en échangeant avec elle un sourire moqueur qui redoubla encore, si cela est possible, la rage du marquis; cependant il ne fit pas la moindre observation et ne laissa rien paraître de l'effet produit sur lui par cette nouvelle raillerie.

«Soit, dit-il en s'inclinant, je continuerai devant votre esclave, señorita; peu m'importe qui m'entende et qui m'écoute; d'ailleurs, rassurez-vous, je n'ai plus que quelques mots à dire, puis je vous laisserai libre de vous livrer au repos si tel est votre désir.»

Doña Laura aspirait son maté sans s'occuper en aucune façon des paroles du marquis.