«Tu ne mets jamais assez de sucre dans le maté, chica, dit-elle, celui-ci est amer; mais peut-être n'en vaudra-t-il que mieux pour me tenir éveillée.

—Je vous disais donc, señorita, continua imperturbablement le marquis, que, repoussé par vous, mais ne voulant pas renoncer à des projets depuis longtemps mûris et arrêtés dans mon esprit, j'avais enfin résolu de vous enlever. Chez un homme de mon caractère, une résolution prise est immédiatement exécutée. Je ne vous ennuierai pas du récit des moyens employés par moi pour réussir à tromper l'inquiète vigilance et la sollicitude de votre famille. Puisque vous êtes ici seule, en mon pouvoir, à plusieurs centaines de lieues de la résidence de votre père, c'est que non seulement j'ai réussi à vous faire tomber dans le piège tendu par moi sous vos pas, mais encore à si bien égarer les soupçons de ceux qui s'intéressent à votre sort, qu'ils ne savent même pas encore aujourd'hui quelle direction il leur faudrait prendre pour retrouver vos traces.

—Décidément, Phoebé, ce maté est trop amer, dit la jeune fille en repoussant la tasse; donne-moi une cigarette.»

L'esclave obéit.

«Maintenant, señorita, continua le marquis toujours impassible, j'arrive au but de cet entretien dont tout ce qui a été dit jusqu'à présent n'est en quelque sorte que la préface, préface un peu longue peut-être, mais que vous me pardonnerez, car elle était indispensable pour que je fusse bien compris de vous. Je vous ai enlevée, cela est vrai, mais rassurez-vous: tant que vous demeurerez sous ma garde, votre honneur sera sauvegardé, je vous en donne ma foi de gentilhomme. Vous souriez, vous avez tort. Je suis honnête à ma manière. Jamais, quoiqu'il arrive, je n'abuserai de votre position, autrement que pour obtenir de vous la révélation du secret que vous vous obstinez sans raison à garder. Que vous importe la connaissance de ce riche gisement de diamants, puisque jamais, ni vous, ni aucun des membres de votre famille vous ne serez en position de l'exploiter; il est donc inutile entre vos mains. Pourquoi moi que tout favorise, qui en ce moment peux ce que je veux, n'en profiterais-je pas? Dieu n'a pas créé de telles richesses pour qu'elles demeurent éternellement enfouies. À l'or et au diamant il faut le soleil, comme à l'homme il faut l'air. Réfléchissez; toute dénégation de votre part serait inutile. Donnez-moi les indications exactes que j'attends de vous, et immédiatement je vous rends, non seulement la liberté, mais encore je m'engage à vous faire remettre saine et sauve, sans que votre honneur puisse être suspecté, aux mains de votre famille, si longue que soit la distance qui nous sépare d'elle actuellement. Si bizarre que vous paraisse cette proposition, elle est sérieuse pourtant, et mérite, il me semble, d'être par vous prise en considération. Réfléchissez-y bien, il s'agit, pour vous de tout votre bonheur à venir que vous jouez en ce moment par un point d'honneur mal compris. Votre père ou votre frère seraient ici qu'ils vous ordonneraient eux-mêmes de parler, j'en suis convaincu, et, de retour près d'eux, ils vous absoudront avec joie, en vous revoyant, d'avoir manqué à votre parole; répondez-moi un mot, un seul: «Oui,» et à l'instant vous êtes libre.»

Le marquis fit une pause. Doña Laura demeura muette, elle semblait ne pas avoir entendu.

Don Roque fit un geste de dépit.

«Vous vous obstinez, señorita, reprit-il avec une certaine animation, vous avez tort; vous jouez, je vous le répète, votre avenir et votre bonheur futur en ce moment, mais je veux être de bonne composition avec vous. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, señorita, je vous laisse jusqu'à demain, à l'heure du départ, pour me donner une réponse catégorique.

—Une autre cigarette, Phoebé, interrompit doña Laura en haussant les épaules.

—Prenez-y garde, s'écria don Roque avec une irritation mal contenue. Prenez-y garde, señorita, il faut en finir une fois pour toutes avec ces continuelles dénégations.»