«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un dernier verre de valde peñas et nous avoir amicalement serré la main.

«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à trois lieues de Puerto Real.

«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.

«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution, nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon manteau, je piquai des deux et partis.

«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité, roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le faisait se cabrer de terreur.

«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude, cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui pouvaient m'être tendues par les nombreux caballeros de la Noche qui, à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.

«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.

«Cependant, le temps était devenu détestable.

«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà, éclatait avec fureur.

«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.