—Vous connaissez mon amour pour Rant-chaï-waï-mè[1], la fille de Mahaskak[2], le sagamore des Jiowais. Depuis que je l'ai vue dans notre dernière chasse sur les rives du lac Salado, mon cœur s'est envolé vers elle sans que j'aie cherché à le retenir, et je n'ai plus eu qu'une pensée, m'en faire aimer; qu'un désir, la prendre pour femme. Dans un but que je ne comprends pas bien encore, mais dont j'entrevois pourtant la duplicité, don López l'a fait enlever par son digne acolyte Pépé Naïpès. Il se propose de l'emmener avec lui dans le voyage qu'il entreprend à la recherche d'un placer que Nauchenanga, le grand chef des Comanches lui a vendu.—Une cinquantaine de bandits gambucinos et trappeurs dévoués forment sa troupe; eh bien, quelque formidable que soit cette escorte, mon intention est de l'attaquer: c'est au milieu de tous ces hommes que je veux enlever celle que j'aime. Voulez-vous me suivre?

—Quand partons-nous?

—Sur-le-champ. Les gambucinos sont campés à peu de distance de nous, et je sais que don López doit se mettre en route ce soir même: il faut donc nous hâter de suivre ses traces.

—Partons, répondirent les chasseurs.

Aussitôt chacun fit ses préparatifs, sellant son cheval, et remplissant d'eau les petites outres de peau de chevreau dont tout cavalier américain est pourvu.

A l'instant où ils allaient quitter la clairière, un craquement de feuilles se fit entendre, les branches s'écartèrent, et un homme parut, s'avançant, le bras étendu, la main ouverte, la paume en avant en signe de paix.

A la couleur de sa peau d'une teinte plus claire que le cuivre neuf le plus pâle, on le reconnaissait immédiatement pour un Indien. C'était un homme de trente ans au plus, aux traits mâles et expressifs; sa physionomie était d'une intelligence remarquable et particulièrement empreinte de cette majesté naturelle chez les sauvages enfants des Prairies; sa taille était élevée, bien prise, élancée, et ses membres fortement musclés dénotaient une vigueur et une souplesse contre lesquelles peu d'hommes auraient pu lutter avec avantage.

Il était complètement peint et armé en guerre. Ses cheveux noirs étaient relevés sur sa tète en forme de casque et retombaient sur son dos comme une crinière; une profusion de colliers de wampum ornaient sa poitrine, sur laquelle était peinte, avec une finesse rare, une tortue bleue grande comme la paume de la main.

Le reste du costume se composait du mitasse[3] attaché aux hanches par une ceinture de cuir et arrivant jusqu'aux chevilles; d'une chemise de peau de daim à longues manches pendantes, et dont les coutures, ainsi que celles du mitasse, étaient frangées de cuir et de plumes; un ample manteau de buffle brodé de laine formant de naïfs dessins, s'accrochait à ses épaules par une agrafe d'or pur et tombait jusqu'à terre; il avait pour chaussures d'élégants mocassins brillants de perles fausses; un léger bouclier rond, couvert en bison et garni de chevelures humaines, pendait à son côté gauche.

Ses armes étaient celles des Indiens, c'est-à-dire le couteau à scalper, le tomahawk et le rifle américain; mais un long fouet dont le manche peint en rouge était orné de chevelures et de plumes, indiquait un des principaux chefs de la redoutable nation des Comanches. C'était, en effet, le célèbre Nauchenanga.