—Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la mort de mon frère et de ma belle-sœur, j'ai été régulièrement nommé tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois; j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que j'avais accepté.
—Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.
—Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cœur passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier français sans feu ni lieu?
—Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville? Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce qu'il est né en France? Mais votre sœur, la mère de notre parente Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de son cœur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?
A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu, serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater, d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.
—Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela, je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce, et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez, chers parents, à cette union. —Voyons, expliquez-vous, de grâce, et finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don Torribio.
—Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain, dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés, emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville, les federalistas n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer comme des bêtes fauves.
Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.
Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don Torribio continua:
—Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il; est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver sa vie.