C'était le soir; le camp solidement établi et surveillé par d'actives sentinelle, était, par sa position, complètement à l'abri d'un coup de main.
Les guerriers dormaient couchés devant les feux, enveloppés dans leurs ponchos, leurs armes placées à portée de la main, afin d'être prêts à s'en servir à la moindre alerte.
Un peu en arrière du camp, sur le flanc même de la montagne, les chevaux paissaient les hautes herbes et les jeunes pousses des arbres, surveillés avec soin par six Indiens bien armés.
Deux hommes assis devant un feu à demi éteint ayant chacun une carabine posée auprès d'eux sur l'herbe, causaient tout en fumant du tabac roulé dans des feuilles et aspirant de temps en temps le maté.
Ces deux hommes étaient Gueyma et le Cougouar; la troupe dont nous avons parlé se trouvait placée sous leurs ordres immédiats. Elle était composée des guerriers les plus jeunes, les plus vigoureux et surtout les plus renommés de la nation.
Depuis que, au signal donné par le gouvernement brésilien, cette troupe avait franchi la frontière espagnole et s'était, comme une volée d'oiseaux de proie, abattue sur le territoire ennemi, la terreur avait marché avec elle, le meurtre, l'incendie et le pillage l'avaient précédé; derrière elle, elle n'avait laissé que des ruines et des cadavres; devant elle, l'épouvante glaçait le courage des habitants et leur faisait abandonner au plus vite leurs pauvres ranchos pour fuir la cruauté des barbares guaycurús qui n'épargnaient ni femmes, ni enfants, ni vieillards, et semblaient avoir fait le serment de changer en déserts désolés les riches et fertiles campagnes au milieu desquelles ils se traçaient un sanglant sillon.
Ils avaient ainsi traversé comme un ouragan dévastateur la plus grande partie de la province et avaient atteint le Río Quinto, non loin duquel ils étaient campés, aux environs d'une petite ville nommée l'Aguadita, misérable bourgade dont les habitants avaient pris la fuite en abandonnant tout ce qu'ils possédaient, à la nouvelle de leur approche.
Le traité conclu entre les Brésiliens et les Indiens était on ne peut plus avantageux aux premiers. Voici pourquoi: depuis la découverte de l'Amérique, les Portugais et les Espagnols se sont, sans discontinuer, disputé la possession du Nouveau Monde. Placés côte à côte au Brésil, et à Buenos Aires, ils ne devaient pas demeurer longtemps sans se faire la guerre; ce fut ce qui arriva.
Lorsque la famille de Bragance fut contrainte d'abandonner le Portugal pour se réfugier à Rio Janeiro, le Brésil devint alors le véritable centre de la puissance portugaise et le roi songea à arrondir son empire et à lui donner ce qu'il considérait raisonnablement, à un certain point de vue, comme étant ses frontières naturelles, c'est-à-dire la Banda Oriental et le cours du Río de la Plata.
La guerre dura assez longtemps avec des alternatives de succès et de désastres des deux parts. L'Angleterre en vint à offrir sa médiation, et la paix fut sur le point d'être conclue; mais, à l'époque où nous sommes arrivés, les Portugais Brésiliens, profitant des troubles qui désolaient le Río de la Plata et en particulier la Banda Oriental, rompirent brusquement les négociations, réunirent une armée de dix mille hommes sous les ordres du général Lécor et envahirent la province, éternel objet de leur convoitise, en faisant habilement coïncider leurs opérations avec les mouvements des Indiens bravos, auxquels ils s'étaient ligués, et qui eux, s'élançant de leurs déserts avec la furie de bêtes fauves, avaient envahi le territoire espagnol par derrière, pris l'ennemi à revers et l'avaient ainsi pincé entre deux feux.