Le tableau présenté à cette époque par les provinces insurgées était l'un des plus tristes qui puisse être offert comme exemple à la sagesse des gouvernements et au bon sens des peuples.

L'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, si riche et si florissante jadis, n'était plus qu'un vaste désert, ses villes un monceau de cendres, tout son territoire qu'un vaste champ de bataille où se choquaient incessamment des armées combattant chacune pour des intérêts égoïstes, noyant le patriotisme dans des flots de sang et le remplaçant par l'intérêt vénal des ambitions particulières.

Les Portugais Brésiliens, rendus plus forts par la faiblesse de leurs ennemis, avaient presque sans coup férir, occupé les principaux points stratégiques de la Banda Oriental. Le gain de deux batailles pouvait les rendre maîtres du reste et faire tomber définitivement cette province entre leurs mains.

Telle était la situation du pays au moment où nous reprenons notre récit, que nous avons été contraint d'interrompre quelques instants, afin de bien mettre le lecteur au courant de ces divers événements, indispensables à l'intelligence des faits qui vont suivre.

La nuit était sombre; la lune, voilée par les nuages ne répandait par intervalles qu'une lueur blanchâtre et tremblotante, qui imprimait un cachet de tristesse aux accidents du paysage; le vent gémissait sourdement à travers les branches des arbres qu'il agitait avec de sourds murmures; les deux chefs; assis côte à côte, causaient entre eux à voix basse, comme s'ils eussent craint que leurs compagnons étendus auprès d'eux entendissent leur conversation; au moment où nous les mettons en scène, Gueyma parlait avec une certaine animation, pendant que son compagnon, tout en prêtant une sérieuse attention à ce qu'il disait, ne l'écoutait qu'avec un sourire ironique qui relevait le coin de ses lèvres minces et imprimait une expression d'indicible raillerie à sa physionomie fine et intelligente.

—Je vous le répète, Cougouar, dit le jeune homme, les choses ne peuvent continuer ainsi; il nous faudra retourner en arrière, et cela pas plus tard que demain ou après demain pour dernier délai. Savez-vous que nous sommes ici à plus de cent cinquante lieues du Río Bermejo et du Llano de Manso?

—Je le sais, répondit froidement le vieux chef.

—Tenez, mon ami, reprit le jeune homme avec impatience, vous finirez par me mettre en colère avec votre désespérante impassibilité.

—Que voulez-vous que je vous réponde?

—Que sais-je, moi! Donnez-moi un avis, un conseil; dites-moi quelque chose, enfin; la situation est grave, critique même, pour nous et nos guerriers; nous nous sommes lancés à l'aventure, tout droit devant nous, comme une manada de taureaux sauvages, brisant et dispersant tout sur notre passage, et maintenant nous voilà, après un mois d'une course affolée et sans but, acculés au pied des montagnes, dans un pays que nous ne connaissons pas, séparés des amis et des confédérés qui auraient pu nous venir en aide, et entourés d'ennemis qui, au premier moment, vont sans nul doute nous assaillir de tous les côtés à la fois.