—Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence, la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.

—Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous sommes menacés d'un temporal?

—Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister. Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.

Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans son manteau et s'étendit sur le sol.

Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.

Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.

—Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.

—Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du sifflet.

—Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.

Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.