—Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que

la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel elles sont si loin de s'attendre.

—Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il me faudra les avertir demain ou ce soir.

—Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil, sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion.

Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas trompé sur son compte.

Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le camp de Casa-Trama.

José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée, qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il se hâta de s'en acquitter au plus vite.

Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames.

Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le Pincheyra se présenta.

A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles.