—Mais alors, ma mère, s'il en était ainsi, pourquoi le receviez-vous donc sur le pied de l'intimité lorsqu'il vous aurait été si facile de lui fermer votre porte.

—Vous le croyez ainsi.

—Excusez-moi cette insistance, ma mère, mais je ne puis m'expliquer une telle conduite de votre part, à vous, douée, ainsi que vous l'êtes, d'un tact si exquis et d'une profonde connaissance du monde.

La marquise haussa légèrement les épaules tandis qu'un sourire d'une expression indéfinissable plissait les coins de sa bouche.

—Vous raisonnez comme une folle, ma chère Eva, lui répondit-elle, en appuyant légèrement ses lèvres pâles sur le front de la jeune fille; je ne connaissais pas personnellement don Zéno Cabral, il ignorait et probablement il ignore encore aujourd'hui que j'étais maîtresse du secret de sa haine, secret dont, en effet, avec un caractère moins franchement loyal que celui de votre père, je n'aurais pas dû, à cause de certaines particularités blessantes pour mon caractère de femme, je n'aurais pas dû, dis-je, partager le lourd fardeau; mon but, en attirant chez-moi notre ennemi, et en l'introduisant même dans notre intimité la plus privée, était de lui donner le change, de le convaincre que j'étais dans une ignorance complète, par conséquent, d'éveiller sa confiance et de parvenir, sinon à le faire renoncer à ses projets contre nous, du moins, à les lui faire modifier, ou à en obtenir l'aveu de sa bouche. La faiblesse apparente de don Zéno, ses manières efféminées, sa feinte douceur, son visage imberbe, qui le fait paraître beaucoup plus jeune qu'il ne doit l'être en réalité, tout me portait à supposer que j'aurais bon marché de lui, et que je réussirais facilement. Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Cet homme est de granit; rien ne l'émeut, rien ne le touche; se faisant de l'ironie une arme, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus difficile à combattre de sang-froid, toujours il a su déjouer mes ruses et repousser mes attaques. De guerre lasse, froissée un jour par le ton de mordante raillerie dont il ne se départait pas dans nos entretiens particuliers, je me laissât emporter par la colère, et je le blessai grièvement par un mot sanglant que je lui jetai au visage et que, à peine prononcé, j'aurais voulu retenir; mais il était trop tard: l'imprudence commise par moi était irréparable. En voulant démasquer mon adversaire, j'avais laissé dire dans mon cœur. De ce moment tout fut fini entre nous, ou plutôt tout commença. Après m'avoir froidement saluée, il se retira en m'avertissant ironiquement de mieux me tenir sur mes gardes dorénavant, et je ne le revis plus jusqu'au moment où il nous fit tomber dans l'embuscade qui nous mit en son pouvoir.

—Pendant que la marquise parlait, le visage de doña Eva exprimait tour à tour les sentiments les plus divers. La jeune fille, en proie à une vive émotion qu'elle essayait vainement de maîtriser, comprimait sa poitrine haletante et essuyait furtivement ses yeux qui d'instants en instants se remplissaient de larmes; enfin cette émotion se fit tellement visible, que force fut à la marquise de s'en apercevoir. Elle s'arrêta brusquement, et fixant sur sa fille un regard dur et impérieux tandis que ses sourcils se fronçaient à se joindre et que sa voix prenait une sourde intonation de menace:

—Qu'avez-vous donc, niña? lui demanda-t-elle et pourquoi ces larmes que je vous vois répandre?

La jeune fille rougit et baissa la tête avec embarras.

—Répondez, reprit sévèrement la marquise, répondez, je le veux.

—Ma mère, balbutia-t-elle d'une voix faible et tremblante, les choses que vous me dites ne suffisent-elles donc pas pour me causer la douleur à laquelle vous me voyez en proie? Je ne mérite en aucune sorte l'injuste colère que vous me témoignez.