Constatons en passant qu’on s’est plû à faire à l’âne une réputation de stupidité complètement injuste. L’âne est rempli de grandes qualités : il est fort intelligent, très modeste, très docile et très courageux. Il aime son maître et le sert avec un dévouement à toute épreuve, même quand il en est maltraité injustement. Il est sobre, patient et d’une prudence extrême.

En France, malheureusement, on semble avoir pris à tâche de battre les animaux sans rime ni raison. Cochers, charretiers, etc., se font un plaisir de martyriser les pauvres animaux qu’on leur confie ; ils les abrutissent ainsi et n’en retirent pas, à beaucoup près, la somme de travail qu’on serait en droit d’en attendre, en les traitant avec plus d’humanité. Il en sera malheureusement longtemps ainsi, à moins qu’on ne se décide enfin à punir sévèrement les actes de cruauté commis envers ces utiles et excellents auxiliaires.

Aujourd’hui, cette tâche est commencée ; on condamne les cochers et les charretiers pour les actes de brutalité excessive ; mais il y a beaucoup à faire. Grâce à la douceur, encouragée par la Société protectrice des animaux, espérons que le but désiré sera enfin atteint d’une façon définitive.

Les ânes sont, quoi qu’on ait dit, intelligents et surtout très méfiants. Ces mets délicats qu’ils voyaient déposer çà et là, ne leur disaient rien qui vaille ; ils flairaient le sol, allongeaient le cou, mais soudain ils s’enfuyaient comme s’ils avaient pressenti un piège. Ils tournaient et gambadaient volontiers autour des fosses, mais ils se gardaient bien de se risquer dessus.

Une lutte s’était engagée entre leur gourmandise (bien que très sobres, les ânes sont gourmands) et leur méfiance.

La gourmandise semblait leur dire : « Ce blé est appétissant, cette avoine doit être de bon goût, que cette orge flaire bon ? Pourquoi ne pas y goûter ?… » Mais la méfiance répondait aussitôt : « Pourquoi cet homme nous fait-il ces présents ? Ils viennent sûrement de lui ; c’est l’ennemi-né de notre race ; ses dons cachent un piège ; gardons-nous d’y toucher, car il nous en cuirait. »

Ainsi devaient certainement raisonner les fortes têtes de la race asine, les vieux, les expérimentés. Quant aux jeunes, ils les croyaient et s’abstenaient.

Marcel, qui connaissait le caractère des ânes, ne parut plus sur le plateau ; pendant plusieurs jours, il s’abstint de traverser le pont.

Les ânes, ne le voyant plus, se rassurèrent, les jeunes surtout, que la gourmandise aiguillonnait.

Le résultat de ces discussions était facile à prévoir.