Il reconnut alors que, pendant qu’il se laissait aller à ses pensées et qu’il rêvait tout éveillé, il avait dépassé, sans s’en apercevoir, le point indiqué par Jérôme. Machinalement, il avait continué à marcher à l’aventure, et le résultat fatal de cette inattention était que, sans le vouloir, il s’était trop avancé dans ces régions sauvages, presque impraticables, et qu’il était perdu dans la montagne, à une heure trop tardive de la journée pour qu’il pût espérer retrouver sa route.

En effet, le soleil avait, depuis quelques instants, disparu des hauts sommets ; l’ombre descendait peu à peu et ne tarderait pas à envahir le paysage. Le jeune homme eut un moment d’affaissement. Mais cette atonie dura peu, et il réagit vigoureusement contre cette faiblesse.

En ce moment, le ciel s’obscurcit ; l’ombre devint tout à coup opaque. Une rafale terrible de vent s’engouffra dans les ravins, tordant et brisant les plus hauts sapins comme des fétus de paille. La pluie tomba à torrents ; les éclairs sillonnèrent les nuages qui fuyaient comme une armée en déroute sous le souffle tout-puissant de la tempête. Les roulements sinistres du tonnerre, tantôt sonores et prolongés, tantôt subits ou stridents, se firent entendre, répercutés par les échos des mornes avec un horrible fracas. L’ouragan prédit par Jérôme éclatait avec une force telle qu’il prenait la proportion d’un cataclysme.

Tout à coup, un sourd craquement se fit entendre ; un fracas épouvantable montant du fond de la vallée indiquait qu’il se produisait un éboulement comme cela n’a lieu que trop souvent dans les montagnes, et que, déjà, une masse de rochers s’était précipitée au pied du mont.

Quelques chèvres paissaient, suspendues aux rochers. Elles s’élancèrent, effarées, passant presque à toucher le jeune homme, et s’enfuirent avec une rapidité vertigineuse dans la direction du sentier de droite, celui que Marcel avait d’abord jugé impraticable.

L’instinct de ces intelligents animaux avait indiqué au jeune homme la route qu’il lui fallait suivre. Il n’hésita pas une seconde, bondit derrière les chèvres et se lança dans la direction qu’elles avaient prise.

A peine avait-il fait quelques pas dans cette voie nouvelle, que le rocher qu’il quittait, et sur lequel il était resté si longtemps immobile, s’effondra avec un épouvantable fracas, ne laissant à la place du sentier que le jeune homme avait parcouru qu’une masse de rochers perpendiculaires et lisses, sur lesquels il fallait à tout jamais renoncer à poser un pied humain. L’ouragan sévissait avec fureur. Les ténèbres étaient intenses. Marcel fuyait avec la rapidité du chamois poursuivi par les chasseurs, courant en aveugle le long du sentier. Tout à coup, son pied posa à faux sur une racine ; le jeune homme perdit l’équilibre ; il étendit les bras, et saisit, avec toute la force que donne le désespoir, la branche d’un jeune sapin qui lui fouettait presque le visage. Il poussa un cri d’agonie terrible ; l’arbre vacillait et cédait sous sa pression. Marcel se sentit perdu. De la main qui restait libre, il n’avait pas lâché son bâton ferré ; il s’efforça, en tâtonnant, de fixer son manche solide et recourbé à quelque anfractuosité de rocher ; mais il ne rencontrait que des surfaces planes et polies. Au cri de son maître, Petiote avait répondu par un rauquement terrible et avait bondi à son secours. Marcel sentit bientôt quelque chose qui le poussait de côté. C’était la chienne qui avait happé ses vêtements à pleine gueule, et qui l’attirait à elle. Le jeune homme fit de prodigieux efforts pour seconder ceux du fidèle animal ; le corbin de la canne trouva enfin une anfractuosité dans laquelle il se fixa. Le corps de Marcel était presque tout entier dans le vide ; grâce à ce double secours, il lâcha la branche, qui cédait sous son poids et se raccrocha, de ses deux mains crispées, à la canne libératrice. Au moment même où il atteignait la crête du sentier et tombait évanoui auprès de la vaillante Petiote, l’arbre déraciné roulait avec fracas dans l’abîme, entraînant dans sa chute tout ce qui se trouvait sur son passage. Marcel avait perdu connaissance, mais sa fidèle Petiote continuait à le traîner sur la plate-forme, aussi loin que possible du précipice où il avait été si près d’être englouti pour toujours. Quand elle le vit complètement en sûreté et abrité sous un renfoncement de rocher, elle poussa de retentissants aboiements de joie ; puis, elle se mit à lécher le visage de son maître, avec de petits cris presque humains.

Grâce à Petiote, Marcel était sauvé !…

CHAPITRE VII
Où Marcel cherche un sentier.

Dans les montagnes, les ouragans sévissent avec une fureur et une force de destruction exceptionnelles. Heureusement, la durée de ces révolutions atmosphériques est relativement limitée.