Il marcha ainsi pendant plus d’un quart d’heure entre deux masses de rochers, sans se bien rendre compte de la direction qu’il suivait.
Tout à coup il pâlit et fut forcé de s’appuyer sur son bâton pour ne pas tomber sur le sol. Cette fissure, creusée par quelque bouleversement inconnu, formait une sorte de demi-cercle, revenant aboutir à la plaine même que le voyageur avait si allègrement quittée quelques instants auparavant. Il comprit que la seconde partie de ses recherches devait être reprise.
Cette fois il eut un mouvement de découragement ; il demeura affaissé, presque évanoui. Mais la réaction se fit promptement ; il se redressa, le regard étincelant et fier.
Et il se remit en route avec une animation fébrile, continuant à franchir péniblement la crête abrupte du rocher sur lequel reposait la corniche entière. L’abîme était à ses pieds. — Voyons, murmura-t-il ; et il se débarrassa de son bagage.
Alors, se retenant fortement par les mains au tronc d’un jeune sapin, penché dans le vide, il promena tout autour de lui un regard inquiet et investigateur.
Tout au fond, il voyait verdir la vallée, semblable à une prairie, mais dans laquelle il reconnut bientôt une immense forêt de sapins.
A cet endroit, la roche ne descendait plus perpendiculairement dans ces profonds abîmes, mais elle s’avançait et surplombait tellement en dehors que quelques cailloux remués par hasard sous les pieds du jeune homme et précipités dans le vide atteignirent le fond du précipice sans avoir, dans leur chute, heurté aucun obstacle.
Marcel rechargea ses bagages sur ses épaules et se remit vaillamment en route.
Il ne lui restait plus guère qu’un espoir, trouver, à défaut de sentier, une de ces failles creusées par les eaux quand, au moment de la fonte des neiges, elles tombent torrentueusement du haut des sommets. Il comptait alors, aidé de son bâton, et grâce à son agilité et à sa vigueur, se laisser glisser dans une de ces fentes, jusqu’à ce qu’il arrivât à quelque sentier de chèvres par lequel il gagnerait le bas de la montagne.
Ce qui, dans l’esprit de Marcel, donnait quelque probabilité à cette hypothèse, c’est qu’à chaque pas il traversait de légers filets d’eau qui, après avoir décrit mille méandres dans le bois que côtoyait le jeune homme, semblaient, au lieu de chercher une issue immédiate à travers les rochers, tendre à se réunir sur un point commun. Il continua donc pendant quelque temps encore ; il ne tarda pas à voir sa route coupée par un ruisseau assez large qui disparaissait sous les roches et des amas de verdure. C’était là sans doute que le torrent avait dû se frayer un lit pour la descente. Marcel, se retenant aux lianes qui avaient poussé dans les interstices des roches, résolut d’examiner la muraille qui se dressait sur l’abîme ; mais une nouvelle et cruelle déception l’attendait. Quand, après des efforts inouïs, il fut parvenu à atteindre l’endroit qu’il cherchait, il vit, au lieu d’une de ces déchirures profondes comme on en rencontre si fréquemment dans les montagnes, une muraille lisse, mouillée, sans la moindre saillie et contre laquelle le ruisseau s’écoulait paisiblement par mille rigoles microscopiques dont pas une n’eût été suffisante pour offrir un point d’appui même au pied si sûr d’un chamois. Le jeune homme poussa un soupir, hocha la tête à plusieurs reprises et continua sa route. Au moment où le soleil disparaissait à l’horizon, Marcel, parvenu à l’extrémité des rochers sur lesquels reposait la corniche où il s’était réfugié, vit se dresser devant lui la haute muraille calcaire qui s’élançait perpendiculairement jusqu’au ciel. Le désespoir commençait à envahir son cœur, quand il aperçut un sentier. Cette fois ce n’était pas une erreur. Le sentier existait réellement ; le jeune homme s’y engagea avec un indicible battement de cœur ; où cette voie allait-elle ? Sans doute la voie qu’il avait cherchée pour descendre dans la vallée n’existait pas ; mais il y en avait une qui devait lui permettre d’escalader les rochers et de gagner le sommet du mont. Son illusion ne fut pas de longue durée. Il poussa tout à coup un cri terrible et roula inanimé sur le sol.