Dès qu’il eut terminé, il cueillit une belle provision de cresson, l’éplucha et le lava avec soin ; puis il dépaqueta les vivres que la veille il avait mis de côté et le déjeûner commença.

Cette fois ce qui restait du poulet disparut complètement, ainsi que le cresson, que Marcel mangea avec un véritable plaisir. Il n’avait qu’à se pencher pour mettre de l’eau dans la timbale, quand il avait besoin de boire ; il y ajoutait quelques gouttes de vin et se désaltérait tout à son aise. Le déjeûner terminé, il but une larme d’eau-de-vie, poussa un hem ! sonore et reprit ses bagages.

— Là ! dit-il gaîment, me voilà lesté et dispos ; il s’agit maintenant de se remettre en route, de retrouver la bonne voie, et d’arriver, s’il est possible, aux Alouettes avant midi. Allons !

Le jeune homme, en prononçant cette dernière parole, releva brusquement la tête. Ses traits étaient empreints d’une volonté et d’une énergie suprêmes. Après avoir jeté un regard autour de lui, comme pour reconnaître le terrain, il s’engagea résolument dans un sentier étroit, raboteux, impraticable pour tout autre que pour un véritable montagnard ; il marcha ainsi, pendant assez longtemps, côtoyant le bois qui s’étendait à gauche, bois fort touffu et en apparence considérable et suivant à droite la lèvre du précipice avec une témérité que seul pouvait excuser son désir de découvrir au plus vite un chemin qui lui permît de descendre de ces hauteurs et d’atteindre la vallée. Partout les rochers lisses et à pic formaient une infranchissable muraille. Il marcha ainsi plusieurs heures le long de cette crête ardue, sans avoir aperçu une issue quelconque, une fissure tant étroite fût-elle, par laquelle il pût se glisser et gagner une pente praticable. Soudain les arbres, qui depuis quelque temps devenaient plus rares, entr’ouvrirent brusquement le rideau qui arrêtait la vue et la crête de la roche forma un coude brusque. Dans cette percée inattendue, Marcel eut sous les yeux le plus admirable spectacle qu’il soit possible d’imaginer. Il s’arrêta saisi d’admiration ; devant lui se déroulait une grande plaine, entrecoupée d’arbres centenaires et tapissée de riches prairies verdoyantes.

La vue de la plaine réveilla le courage un instant ébranlé du jeune homme. Ces arbres fruitiers, ces champs labourés, lui prouvaient que cet endroit était assez fréquenté, que les pâtres y venaient peut-être pendant l’été, pour y faire paître leurs troupeaux, que des hommes y avaient fait de fréquentes stations et que par conséquent il existait un chemin pour y arriver. Ce chemin qu’il ne connaissait pas encore, il s’agissait de le découvrir.

Ce n’était donc qu’une question de temps. Or, si étendue que paraissait être cette esplanade, ou plutôt cette corniche, car cela ne devait pas être autre chose, il s’agissait de la contourner quelque longue qu’elle pût être.

Avait-elle huit, dix, douze kilomètres de long ? En admettant même qu’elle en eût quinze, Marcel calcula que depuis le lever du soleil, sa marche en contournant les rochers devait, malgré les difficultés rencontrées à chaque pas, lui avoir fait franchir au moins les deux tiers de cette étendue. En effet le soleil commençait à s’incliner à l’horizon, il pouvait être environ trois heures de l’après-midi. Le jeune homme avait donc marché pendant plus de six heures. Il se sentait très fatigué et résolut de se reposer un instant. Il s’étendit sur l’herbe, coupa un chanteau de pain, en donna une partie à sa chienne et mangea l’autre.

— Quand l’ombre du soleil sera là, dit-il en plantant son bâton ferré dans le sol, je repartirai.

Une heure s’écoula pendant laquelle il réfléchit sérieusement sur la situation étrange dans laquelle il se trouvait. Mais son courage était toujours grand et sa volonté ferme. Il se remit en route.

Soudain, il poussa un cri de joie, son cœur battit à se rompre ; il s’arrêta haletant, le regard fixé sur une large fissure qui venait subitement d’apparaître à ses yeux. C’était une sente. Marcel crut même y apercevoir des traces de pas encore visibles. Il s’élança joyeux dans cette fissure ; toutes ses forces étaient revenues ; l’espoir de la délivrance lui donnait une vigueur extraordinaire.