Il connaissait trop les animaux. Et tout lui fut expliqué en un instant. Ces chèvres appartenaient évidemment à un troupeau. Entraînées trop loin de leurs compagnes et de leur pasteur par leur humeur capricieuse et vagabonde, elles avaient été surprises par l’éboulement, avaient fui éperdues, et avaient erré à l’aventure en essayant peut-être de retourner à leur bercail, mais le sentier était détruit. Ces chèvres étaient évidemment celles qui avaient bondi effarées et qui, passant près de lui presque à le toucher, au moment de l’éboulement, lui avaient sauvé la vie en lui donnant l’éveil et en lui montrant la route à suivre. Le jeune homme les appela, ainsi que les pâtres ont coutume de le faire. Rassurées par cet appel amical, les charmantes bêtes s’approchèrent doucement et sans manifester la moindre crainte, ni de l’homme, ni du chien. Ce dernier, du reste, pour ne pas les effrayer, s’était gravement assis et remuait la queue.
Marcel regarda machinalement autour de lui. Une difficulté se présentait ; le lait que les chèvres venaient lui offrir était pour lui un aliment précieux ; malheureusement, il fallait un récipient pour le recueillir. Les yeux du jeune homme tombèrent tout d’abord sur son chapeau. Il était de feutre, mou, et à larges bords ; soudain, il se frappa le front et se prit à sourire. Il avait trouvé une solution du problème. Sa gaîté était revenue ; il ne songeait plus à mourir. En passant à Grenoble, Marcel avait acheté une paire de forts souliers et une paire de grandes bottes, dont il avait besoin pour monter à cheval. Bottes et souliers étaient neufs et n’avaient pas encore servi. — Bah ! s’écria-t-il gaîment. A la guerre comme à la guerre ! Je ne veux pas perdre ce lait qui nous fera un si excellent déjeûner, à Petiote et à moi. Plus tard nous verrons à trouver autre chose. Sans hésiter, il détacha bottes et souliers et se mit à traire les chèvres en emplissant d’abord les souliers.
Le troupeau si providentiellement donné par l’ouragan au jeune homme se composait de quatre belles chèvres et d’un bouc magnifique.
Le premier récipient rempli, Marcel l’offrit à Petiote, qui lappa joyeusement le lait sans se faire prier. Le second eut le même sort ; bref, la chienne but plus de trois litres de lait sans paraître le moins du monde incommodée. Le jeune homme continua allègrement sa besogne. Lorsqu’il l’eut enfin terminée, souliers et bottes étaient pleins, bien que Marcel eût à plusieurs reprises rempli et vidé sa timbale. Les chèvres, allégées du poids qui les fatiguait, bondirent gaîment et disparurent comme elles étaient venues. Marcel ne s’inquiéta guère de cette fuite ; il savait qu’elles retourneraient d’elles-mêmes vers lui.
Après avoir fait ses ablutions au ruisseau que Petiote avait découvert la veille, il revint à la grotte et s’occupa de son déjeûner. A présent que ses inquiétudes étaient diminuées et que ses appréhensions n’étaient plus aussi grandes, il sentait son appétit revenir, et cela d’autant plus qu’il n’avait pas dîné la veille.
— C’est une économie, dit-il gaîment.
Il lui restait beaucoup de pain encore ; mais il lui fallut entamer le pâté, qui devenait pour lui une précieuse ressource. Il trempa du pain dans du lait et déjeûna fort bien de cette façon, tout en partageant son pain, son lait et même son pâté avec Petiote.
Son repas terminé, Marcel songea ; il n’était au plus que dix heures du matin, et il avait du temps devant lui.
— Récapitulons, se dit-il. A la suite d’une catastrophe inouïe, me voici seul, séparé des autres hommes, de tous ceux que j’aime et qui m’aiment, complètement livré à moi-même et obligé de me suffire sans autre appui que celui de Dieu. En y joignant les efforts de mon courage et de ma volonté, il est impossible que, dans un temps plus ou moins long, quinze jours, peut-être un mois, je ne réussisse pas, à défaut d’une route existante pour sortir d’ici, à en improviser une. Il s’agit donc de vivre pendant ce délai que m’impose la fatalité ; le problème est à peu près résolu, quant à présent ; je mangerai, me nourrirai, dans des conditions modestes, il est vrai, mais, en somme, à peu près suffisantes. Après cela, je pourrai à la rigueur manger mes chèvres, si la faim me presse trop. Il s’arrêta, hochant la tête et fronçant le sourcil.
— Non ! s’écria-t-il résolument, je ne ferai pas cela. Je ne pourrais ni tuer ni manger ces pauvres bêtes si douces qui m’ont doublement sauvé la vie, en m’indiquant ma route et en me sauvant du désespoir ! Je chercherai ma nourriture, et je la trouverai. Je ferai comme Robinson !