Marcel, abandonnant sur le gazon le reste de ses fraises, s’élança presque en courant vers la nappe liquide. Ses rives étaient couvertes de plantes aquatiques, dont beaucoup seraient plus tard très utiles au solitaire ; des légions de grenouilles, effrayées par le bruit de ses pas, s’élancèrent dans les eaux limpides et disparurent au milieu des joncs. Mais ce qui fit le plus de plaisir à Marcel fut de constater que ces eaux, brillantes et transparentes comme du cristal jusqu’à de grandes profondeurs, recélaient une quantité innombrable de poissons et surtout de truites aux écailles blanches émaillées d’étoiles d’or.

— Décidément, j’étais ingrat et fou ! murmura-t-il. J’aurais été un lâche de me laisser aller au désespoir. C’est à moi maintenant de savoir tirer parti de toutes ces inestimables richesses.

Tout en réfléchissant ainsi, Marcel marchait machinalement du côté d’un entassement de rochers d’où s’élançait la cascade. Tout à coup il s’arrêta en poussant un cri de joie. Presque sur la rive du lac, il aperçut, dans les rochers, une fissure de deux à trois mètres au plus et large d’environ un mètre cinquante.

Sans hésiter, il se glissa dans cette faille. Il se trouva dans une grotte spacieuse, fort haute, bien éclairée, dont les parois étaient très sèches et dont le sol était formé d’un sable jaune très fin.

Cette grotte naturelle, constellée de stalactites, brillait comme un palais enchanté ; des colonnades et des cloisons étincelantes la séparaient en plusieurs compartiments dont quelques-uns semblaient s’enfoncer profondément dans les flancs du mont.

— C’est un appartement complet ! s’écria-t-il joyeusement. La position est charmante ! Je vais en prendre possession, tout de suite, car je ne saurais trouver mieux. Il est trois heures, ou à peu près ; je ne pousserai pas plus loin mes explorations aujourd’hui et je profiterai du temps qui me reste pour commencer mon installation.

Il ramassa trois pierres assez hautes et très lisses, puis une quatrième, large et plate ; il les transporta à l’entrée de la grotte, dans un enfoncement naturel formé par deux blocs de rochers très élevés qui s’infléchissaient et se réunissaient à une grande hauteur, sauf sur une étendue de deux ou trois pieds qui formait une solution de continuité. Cet enfoncement, large de deux à trois mètres et profond de cinq, était parfaitement abrité contre le vent, la pluie et le soleil. L’air y circulait et s’y renouvelait et l’on y voyait suffisamment clair. C’était là que Marcel avait résolu d’installer sa cuisine. Il ne pouvait trouver un endroit plus convenable.

Il se mit aussitôt à l’œuvre et établit son foyer au moyen des pierres qu’il avait ramassées sur les bords du lac. Il disposa ce foyer de manière à ce qu’il fût placé directement sous la solution de continuité qui tiendrait lieu de cheminée et permettrait à la fumée de s’échapper au dehors. De chaque côté du foyer, il planta deux forts pieux hauts d’un mètre ; nous verrons plus tard quel usage il se proposait de faire de cet appareil ; ajoutons seulement que l’extrémité supérieure des pieux ainsi disposés se terminait en fourche. Il planta deux piquets très rapprochés dans la muraille pour y accrocher une torche au besoin, ainsi que, dans le même but, il avait fait déjà en deux ou trois endroits de la grotte. Enfin il alla chercher au dehors un quartier de roche qui lui servit de siège, fit une grande provision de bois mort dans un coin et la cuisine se trouva complètement installée.

C’était avec la meilleure humeur du monde que Marcel s’était livré à cette opération ; dès qu’elle fut terminée, il songea à se faire un lit. L’herbe et les feuilles sèches ne manquaient pas ; le jeune homme choisit les plus aromatiques et en transporta d’énormes brassées dans la grotte, où il les étendit dans un angle parfaitement abrité ; il en fit un tas d’une hauteur respectable. En confectionnant une couche aussi large, Marcel avait songé à Petiote habituée à dormir près de lui.

Il installa un foyer dans la grotte même afin de n’avoir pas trop froid et prépara le feu, sans cependant l’allumer ; puis il alla couper assez loin une douzaine de branches de pins destinées à lui fournir des torches.