Après trois semaines, les murailles arrivèrent enfin à la hauteur prévue, c’est-à-dire 2m,70 environ. Il s’agissait de poser les poutres de la toiture et de faire le faîtage. Marcel avait, suivant son projet arrêté, fauché son blé qui était fort beau ; il avait ensuite rentré sa récolte à la grotte où il l’avait battue, vannée et emmagasinée dans de grandes corbeilles d’osier, produit de son travail pendant les heures de veillée. La paille, mise en bottes pressées, fut entassée et emmagasinée dans un compartiment de la grotte. On était arrivé à la moitié du mois d’août. Jusque-là, le temps avait été fort beau et n’avait, en aucune façon, entravé les entreprises du solitaire. Mais le dimanche soir, veille du jour où il se disposait à poser les poutres du plafond, il vit, au moment du coucher du soleil, le ciel se couvrir de nuages. Il comprit qu’il allait y avoir, sinon un orage, du moins de la pluie.
Les animaux, les chèvres elles-mêmes, avaient précédé le jeune homme dans la grotte ; tous étaient inquiets et s’étaient étendus, en proie à une sorte d’énervement, sur leurs litières.
Le jeune homme alluma sa lampe, ferma hermétiquement l’entrée de sa demeure souterraine au moyen d’une porte provisoire qu’il avait construite à cet effet, et il l’assujettit en dedans, au moyen d’une barre de chêne enfoncée dans le sol et disposée en arc-boutant.
Après avoir pris ses précautions contre l’orage, il fit chauffer son dîner, mit le couvert, s’assit devant sa table et commença son repas.
Mais, cette fois, les ours blottis sur leur litière ne bougèrent pas ; les chiens eux-mêmes ne touchèrent que du bout des dents à leur pâtée, bien qu’elle fût fort appétissante.
— Si la tempête ne renverse pas mes constructions, dit-il avec un sourire qu’il essayait de rendre gai, et qui, néanmoins, restait triste, je serai cette fois assuré de leur solidité.
Bientôt, il entendit le sifflement du vent et le bruit de la pluie tombant à torrents.
Il s’étendit sur son lit, éteignit la lampe, s’enveloppa dans ses couvertures et ferma les yeux. Il cherchait résolument le sommeil, bien qu’il désespérât de le voir promptement accourir. Cependant, fut-ce par suite des rudes fatigues de la journée ? fut-ce à cause de l’accablement qui s’était emparé de lui ; du dégagement considérable d’électricité répandu dans l’air ; de la violence de l’orage, dont la fureur croissait d’instant en instant, et prenait des proportions vraiment formidables ? Toujours est-il qu’à peine couché, Marcel, qui luttait vainement contre les effets invincibles de ces conditions anormales de l’atmosphère, tomba presque aussitôt dans un anéantissement complet et s’endormit d’un sommeil lourd et profond.
Depuis combien de temps était-il en proie à cette atonie fiévreuse ? Certes, il n’aurait pas su le dire, quand, tout à coup, il fut réveillé en sursaut par un bruit effroyable, dont il ne put, au premier moment, se rendre compte.
Il bondit sur ses pieds : les chiens hurlaient ; les ours grondaient avec fureur ; les chèvres bêlaient, effarées, tandis que le bouc mouettait lugubrement. Les animaux, saisis de terreur, mêlaient leurs plaintes lamentables au bruit continu de la pluie fouettant le sol, du vent sifflant avec rage, du fracas de la foudre. Des éclairs sinistres illuminaient la grotte de leurs lueurs phosphorescentes : puis, soudain, tout retombait dans une obscurité profonde. On entendait au loin le craquement des arbres brisés par l’ouragan, le roulement sinistre des rochers arrachés de leur base et précipités dans des abîmes insondables, le bruit des éboulements presque incessants et le gémissement des eaux du lac, soulevées par le vent et se précipitant avec fureur contre les rochers de la plage. C’était une horrible nuit. La porte, si solidement établie par Marcel avant qu’il ne se mît au lit, avait été enlevée et lancée à dix pas à l’intérieur de la grotte, qu’une énorme trombe d’eau avait envahie. Marcel s’élança au dehors ; mais à peine avait-il fait quelques pas, qu’il fut renversé rudement sur le sol. En vain, il essaya de lutter contre les éléments déchaînés ; après de gigantesques efforts, il fut obligé de s’avouer vaincu et de rentrer en rampant dans la grotte à demi inondée.