L’ouragan, à la suite duquel il avait été relégué sur la corniche, si grande qu’ait été son intensité, n’était rien comparé à celui-ci. A chaque seconde, on le voyait augmenter de furie ; aucune force, aucune puissance humaine, n’était capable de lui résister. Tout à coup, il se fit un calme subit, un silence sinistre. Le vent se tut, la pluie cessa de tomber : une obscurité opaque couvrit le plateau. Ce calme terrible ne dura pas au delà de deux ou trois minutes.

Soudain, il se fit un déchirement horrible dans les nuages ; un éclair verdâtre les sillonna ; le vent et la pluie recommencèrent ; la foudre éclata avec le fracas étourdissant de cent pièces d’artillerie tonnant à la fois ; au même instant, une lueur grandissant avec une rapidité inouïe illumina tout l’horizon.

La foudre était tombée et avait allumé un immense incendie, dont les nuages reflétaient les lueurs d’un rouge sanglant. La lueur d’incendie, aperçue par Marcel, teintait toujours l’horizon avec la même intensité, malgré l’approche du jour. Bientôt la pluie cessa de tomber : tout redevint calme ; la tempête avait passé, laissant comme toujours, derrière elle, d’irréparables malheurs.

Il attendit donc, avec une vive impatience, que la nuit fût moins sombre.

Cependant, pour s’occuper et tromper autant que possible l’inquiétude qui le poignait, il ramassa les débris de la porte ; puis, au moyen d’un balai de jonc de sa fabrication, il fit couler au dehors l’eau qui avait pénétré dans l’intérieur. Lorsque tout fut à peu près remis en état, il était un peu plus de quatre heures du matin ; le ciel commençait à s’iriser des nuances plus tendres qui signalent le lever du soleil. La matinée était magnifique, fraîche et tout imprégnée de l’odeur des arbres et des plantes. Les feuilles, plus vertes, doucement agitées par la brise mystérieuse du matin, laissaient trembloter une perle de rosée à chacune de leurs pointes.

Au moment où Marcel mettait le pied dans la plaine, la lueur lointaine lança dans les airs un vif éclat, puis disparut presque subitement. A sa place, une fumée noire et intense s’éleva au-dessus des arbres.

— L’incendie a achevé son œuvre de destruction, murmura Marcel. Tout est fini. Qu’est-ce qui peut avoir ainsi brûlé ? Il m’a semblé que cette lueur apparaissait dans la direction de la hutte du pâtre. Dieu veuille que je n’aie pas à déplorer ce nouveau malheur. Non seulement toutes mes provisions seraient anéanties, mais je perdrais encore une foule d’objets, qui sont pour moi de première nécessité, et dont la disparition me réduirait à l’état déplorable dans lequel je me trouvais le premier jour de ma captivité…

Le soleil venait d’apparaître, radieux, à l’horizon ; tout présageait une belle journée. Le solitaire regarda autour de lui. Sa tente avait été renversée ; plusieurs arbres étaient brisés et déracinés ; partout où avait sévi le cyclone, le sol était bouleversé et encombré de débris de toutes sortes. Mais il constata avec la joie la plus vive que ses constructions n’avaient pas souffert le plus léger dommage ; les murailles étaient intactes ; pas un rondin formant l’épaisseur des murs n’avait été enlevé. Tout était donc dans le même état que la veille : seul, le sol ou l’aire était inondé, mais cela n’était rien ; il était facile de faire couler les eaux. S’il lui avait fallu recommencer ses constructions, peut-être Marcel n’en aurait-il pas eu le courage. Cette espèce de miracle, fait en sa faveur, le comblait de joie.

Mais, comme le jeune homme aimait à se rendre compte des choses, il chercha les motifs de cette préservation providentielle et ne tarda pas à les trouver ; il l’attribua d’abord à la situation du bâtiment, presque complètement abrité par deux immenses masses rocheuses, à droite et en arrière ; ensuite, à la direction prise par le cyclone, dont la fureur ne pouvait se développer en liberté que sur les surfaces planes, présentant une grande étendue. Du reste, la marche du fléau était visible ; elle s’était, pour ainsi dire, incrustée dans le sol, profondément labouré ; tout prouvait que le cyclone avait passé à plus de deux cents pas de la bâtisse, et dans une direction diamétralement opposée.

Au moment où Marcel se préparait à relever sa tente, dont le prélart avait été enlevé et projeté jusqu’à l’orée d’un bois de châtaigniers, il entendit Petiote qui courait sur les bords du lac en aboyant avec fureur contre un objet qu’il ne pouvait voir. A un certain moment même, la bonne bête se précipita dans l’eau et se mit à nager en cercle à un endroit dont elle ne s’écartait pas. Parfois même, elle plongeait et disparaissait tout entière dans l’eau.