Le jeune homme se dirigea à grands pas vers le lac. En approchant du rivage, il aperçut avec une surprise joyeuse, non seulement plusieurs poissons d’assez belle dimension, truites, brochets etc., étendus morts sur le sable, mais encore une certaine quantité d’autres, arrêtés et prisonniers dans des creux de rochers, ordinairement à sec, mais remplis d’eau en ce moment et dont les poissons se trouvaient dans l’impossibilité de sortir. Ces viviers naturels avaient été produits par l’orage ; les eaux du lac, en inondant ses rives, avaient entraîné avec elles des poissons, puis le calme étant revenu, les flots étaient rentrés dans leur lit et les poissons entraînés trop loin étaient restés captifs.
Cette vue des plus réjouissantes inspira sur-le-champ à Marcel la pensée d’installer sur le bord même du lac des viviers où il trouverait à sa guise du poisson frais quand il lui plairait d’en manger.
Au nombre de ces trous de rochers en ce moment si bien garnis de poissons, il y en avait un long d’environ quatre mètres sur deux mètres de large, en forme de cuvette, et profond d’un mètre et demi au moins. L’élévation de ce magnifique réservoir au-dessus des eaux du lac démontrait quelle force et quelle intensité avait dû atteindre l’ouragan pour avoir porté jusque-là les eaux profondément troublées du lac.
Il se rapprocha de l’endroit où Petiote continuait de tourner en cercle.
— A qui en a-t-elle ? murmura-t-il. Apportez, mademoiselle, cria-t-il, apportez tout de suite.
La chienne répondit par un aboiement joyeux et plongea aussitôt.
Elle demeura assez longtemps sous l’eau, enfin elle reparut et nagea vers son maître, portant dans sa gueule un animal assez gros dont Marcel ne reconnut pas d’abord l’espèce. Mais aussitôt que la chienne l’eut déposé à ses pieds en remuant la queue, Marcel poussa un cri de surprise en reconnaissant une loutre que l’orage avait tuée ; ses mamelles gonflées de lait prouvaient qu’elle avait des petits encore jeunes ; cela n’étonnait pas Marcel, il savait que les loutres mettent bas au printemps, qu’elles sont de bonnes mères, qu’elles prolongent l’allaitement de leurs petits pendant quatre et même souvent cinq mois.
La loutre apportée par Petiote était d’assez belle taille ; la malheureuse bête, en train de pêcher sans doute, avait été surprise par l’ouragan, ballottée par lui ; épuisée, à demi noyée, elle avait eu cependant la force de venir mourir à son terrier, dans un dernier élan d’amour maternel et de protection pour ses petits.
Marcel connaissait à fond les habitudes des loutres. Très désireux d’en posséder une dont les services lui seraient si précieux, il marqua avec soin l’endroit où sa chienne avait plongé ; il supposait avec raison que les petits de la bête morte devaient ne pas être loin de ce point. Il jugea en conséquence que le moment de se procurer un chien de pêche était venu, qu’il ne devait pas perdre un instant pour s’assurer la possession d’un si précieux animal. On sait qu’il était un habile et intrépide nageur : il se déshabilla en un tour de main et plongea. Il s’agissait de trouver l’entrée du terrier dans lequel les petits devaient dormir en ce moment ; l’entrée découverte, Marcel la boucherait hermétiquement pour les empêcher de sortir à leur réveil. Les recherches du jeune homme furent assez longues, il fut obligé de plonger plusieurs fois : mais il était tenace et ne se décourageait pas facilement. Il réussit enfin à trouver l’entrée si longtemps cherchée ; il s’assura de la direction du couloir. Marcel reconnut qu’il montait en pente assez rapide du côté droit du lac et se dirigeait vers un amas de rochers, isolés comme par hasard à une quinzaine de pas de la rive. Il boucha l’entrée du terrier avec des pierres qu’il introduisit assez profondément ; bien certain que les petits ne pourraient sortir, il termina ce travail fatigant qui lui avait coûté plusieurs heures. Revenu à terre, il remit ses vêtements, et tout en prenant quelque repos, il songea. Que devait-il faire ? Attendre la nuit ou essayer de surprendre les petits en plein jour, pendant leur sommeil ? Après de longues hésitations, il se décida pour le second moyen.
La nuit, en effet, les petits éveillés pourraient tenter de s’échapper, se réfugier dans le couloir, s’y défendre. Il serait difficile de les capturer sans risquer de les tuer ou de les blesser. Il résolut donc d’agir sans retard.