Il ramassa quelques-uns des beaux poissons restés sur la grève et les emporta pour s’en régaler à son dîner. Il prit en même temps dans sa grotte un de ses grands paniers en osier. Après l’avoir tapissé d’herbes odoriférantes, il se dirigea de nouveau vers le lac, qu’il traversa non sans peine, en passant par-dessus les rochers de la cascade.

Marcel enleva avec le plus grand soin et en évitant le plus possible tout bruit révélateur, en les déchaussant avec une bêche, les quartiers de roche, de dimension peu considérable heureusement, qui se trouvaient enfouis et comme soudés dans le sol. C’était bien là, en effet, que le terrier aboutissait ; bientôt il aperçut deux petits déjà forts, pelotonnés l’un près de l’autre et dormant. Il se coucha à terre, allongea les deux bras, enleva les deux petits à la fois, et avant qu’ils fussent complètement éveillés, il réussit à les introduire dans le panier. Marcel se releva alors et il se hâta de retourner à la grotte en emportant sa précieuse et double capture.

Il ne fallait pas songer à laisser longtemps les petits dans ce panier, qu’ils auraient bientôt réussi à briser. Il avisa une sorte de grand coffre qu’il s’était amusé quelques jours auparavant à fabriquer pour serrer son linge et ses habits, mais dont le couvercle n’était pas encore ajusté. Il déposa une chaude litière dans un angle de ce coffre assez profond pour que les deux jeunes loutres n’essayassent pas de s’évader ; puis il emplit une assiette creuse de lait chaud, sortit un des petits du panier et lui présenta l’assiette.

Probablement le pauvre animal était à jeun depuis longtemps, car aussitôt qu’il sentit le lait, il but avec avidité. Quand il fut rassasié, Marcel le caressa et le déposa dans le coffre. Il prit ensuite l’autre petit qui imita sans hésiter l’exemple de son frère. Le jeune homme remarqua que les dents des deux petits commençaient à être longues et qu’ils n’auraient guère tardé à chasser avec leur mère. Dès qu’ils auraient goûté du poisson, il serait devenu difficile de les apprivoiser ; le chasseur se félicita donc de s’être emparé d’eux sans retard ; la façon dont ils avaient bu lui était un gage qu’il réussirait à les élever.

A peine déposées sur la litière, les jeunes loutres reprirent leur sommeil interrompu. Marcel plaça près d’elles une écuelle pleine de lait, puis il couvrit le coffre de façon à ce qu’elles eussent de l’air. Enfin, il sortit de sa grotte pour dresser de nouveau sa tente renversée par la bourrasque.

CHAPITRE XV
Où Marcel, aiguillonné par la nécessité, devient malgré lui un ouvrier à tout faire.

Marcel se leva au point du jour, ainsi qu’il le faisait chaque matin.

Les ours et les chiens, voulant sans doute réparer le temps perdu de la nuit précédente, dormaient encore ; les chèvres n’étaient pas rentrées ; ainsi qu’elles le faisaient fréquemment quand le temps était beau, elles avaient préféré dormir en plein air. Marcel, connaissant leurs habitudes, les appela, et elles se hâtèrent d’accourir pour se faire traire. Le jeune solitaire s’occupa ensuite de ses loutres ; il constata avec joie que pendant la nuit elles avaient bu jusqu’à la dernière goutte le lait qu’il avait mis à leur portée dans le coffre qui leur servait de prison. Il les prit dans ses bras l’une après l’autre, leur parla, les caressa, puis il leur présenta une écuelle de lait chaud qu’elles acceptèrent avec un visible plaisir et burent sans se faire prier. Il les remit ensuite dans leur coffre non sans avoir à nouveau rempli leur écuelle vide, en prévision de la soif à venir.

Tous ces soins de ménage terminés, Marcel, ainsi qu’il l’avait décidé la veille, quitta la grotte et se dirigea du côté de la hutte. Petiote, s’éveillant en sursaut et ne voyant pas son maître, se mit à sa recherche et ne tarda pas à marcher sur ses talons.

Pendant qu’il cheminait, Marcel constatait à chaque pas, non sans un secret serrement de cœur, les bouleversements et les désastres occasionnés par le cyclone. Cependant, le mal lui paraissait moins grand qu’il ne l’avait craint, bien que le fléau, en se frayant un passage, eût tordu, brisé, déraciné les arbres et les eût précipités pêle-mêle les uns sur les autres. Quand il arriva à l’entrée du bois, le jeune homme aperçut le toit du hangar que l’ouragan avait mis en pièces et avait emporté jusque-là. Il soupira et passa ; il arriva enfin en vue de la hutte ; ce n’était plus qu’un amas de cendres et de bois à demi-brûlés, entassés comme un bûcher gigantesque.