Et il se remit à examiner le blessé avec cette sollicitude intelligente qu'il n'avait jusque-là cessé de lui témoigner.
Don Miguel n'avait pas fait un mouvement, près d'une heure s'était écoulée, et le blessé, dont l'évanouissement s'était peu à peu dissipé, était instantanément tombé dans un sommeil lourd et agité dont rien ne semblait devoir le tirer avant longtemps. Balle-Franche, assis auprès de lui, le rifle entre les jambes, fumait philosophiquement sa pipe indienne, attendant avec cette patience particulière aux chasseurs qu'un symptôme quelconque lui annonçât que le blessé parvenait à secouer cette torpeur de mauvais présage qui s'était emparée de lui.
Le vieux Canadien aurait désiré, au risque de voir se déclarer une fièvre intense, qu'une commotion subite vint fouetter l'organisme du jeune homme et le rejeter brutalement dans la vie; il comptait sur l'arrivée des gambucinos pour obtenir ce résultat, et souvent il interrogeait le désert avec inquiétude pour tâcher de les apercevoir. Mais il ne voyait, il n'entendait rien. Tout était calme et silencieux autour de lui.
—Allons, murmurait-il parfois, en jetant un regard mécontent sur don Miguel étendu à ses pieds, le choc a été trop rude, et rien qui vienne galvaniser cette matière et lui rendre la conscience de son être! Sur mon âme c'est jouer de malheur!
Au moment où, pour la centième fois peut-être, il répétait cette phrase avec un dépit toujours croissant, il entendit à quelque distance un froissement assez fort dans les feuilles et un bris de branches mortes.
—Eh! Eh! fit le chasseur, qu'est-ce que c'est que cela?
Il leva vivement la tête et examina avec soin les alentours; tout à coup il partit d'un éclat de rire concentré, et ses yeux étincelèrent de joie.
—Pardieu! s'écria-t-il gaiement, voilà justement mon affaire, c'est Dieu qui m'envoie ce gaillard-là pour me tirer d'embarras, qu'il soit le bienvenu.
A une vingtaine de pas au plus du chasseur, couché sur la maîtresse branche d'un mezquite énorme, un magnifique jaguar fixait sur lui des regards flamboyants, en passant par intervalle une de ses pattes de devant derrière ses oreilles avec ces minauderies et ces ronrons particuliers à la race féline. Cette bête fauve, probablement effrayée par l'ouragan de la nuit, n'avait pu encore regagner sa tanière vers laquelle elle se dirigeait, lorsque sur son chemin elle avait rencontré les deux hommes.
Le jaguar ou tigre d'Amérique, loin d'attaquer l'homme, évite avec soin sa rencontre, ce n'est que poussé et contraint qu'il accepte le combat, mais alors il devient terrible et une lutte avec lui est souvent mortelle, à moins que son antagoniste soit aguerri et au courant des nombreuses ruses qu'il emploie pour s'assurer la victoire.