—Querida de mi corazón[1], lui répondait Luisa en hochant la tête, qui sait où est ton père en ce moment; moi j'espère dans le secours de don Miguel, parce que lui seul nous a sauvées de son propre mouvement, sans espoir de récompense d'aucune sorte, qu'il est trop loyal et trop homme de cœur pour ne pas terminer une entreprise qu'il a si bien commencée.

Cette dernière phrase fut dite par la jeune fille avec tant de conviction, que Laura en demeura surprise et leva les yeux sur son amie qui se sentit instinctivement rougir sous le poids de ce regard investigateur.

Laura n'ajouta rien, mais elle se demanda en elle-même quelle pouvait être la nature du sentiment qui poussait son amie à prendre la défense d'un homme qu'elle n'attaquait pas et auquel elle, Luisa, n'avait que de médiocres obligations et qu'elle connaissait à peine.

Depuis ce jour, comme par un accord tacite, il ne fut plus parlé de don Miguel, son nom ne fut plus prononcé entre les jeunes filles.

Il est un fait étrange et qui pourtant est d'une vérité incontestable, c'est que, de quelque pays qu'ils soient et à quelque religion qu'ils appartiennent, les prêtres sont continuellement dévorés du désir de faire des prosélytes quand même. Le Amanani de Quiepaa-Tani ressemblait en cela à tous ses confrères. Il n'avait garde de laisser échapper l'occasion qui semblait se présenter à lui de convertir les deux Espagnoles à la religion du Soleil. Doué d'une haute intelligence, foncièrement convaincu de l'excellence du principe religieux qu'il professait, de plus ennemi acharné des Espagnols, il conçut le projet, dès qu'il fut chargé par Addick de veiller sur les jeunes filles, d'en faire des prêtresses du Soleil. En Amérique, il ne manque pas d'exemples de conversions de cette nature, ce qu'elles peuvent avoir de monstrueux pour nous n'a rien qui ne paraisse tout naturel en ce pays.

Le Amanani dressa ses batteries en conséquence. Les jeunes filles ne parlaient pas l'indien; lui, de son côté, ne savait pas un mot d'espagnol; mais cette difficulté énorme en apparence fut vite tournée par le grand-prêtre. Il se trouvait allié à un guerrier renommé appelé Atoyac, celui-là même qui faisait sentinelle à la porte de la ville lors de l'arrivée de Addick. Cet homme avait épousé une Indienne mansa—civilisée—qui, élevée non loin de Monterey, parlait la langue espagnole assez pour se faire comprendre. C'était une femme d'une trentaine d'années environ, bien qu'elle en parût au moins cinquante. Dans ces régions où la croissance est si prompte, une femme se marie ordinairement à douze ou treize ans. Continuellement astreinte aux durs travaux qui dans d'autres pays sont le partage des hommes, leur fraîcheur disparaît bientôt, arrivées à vingt-cinq ans, elles sont atteintes d'une décrépitude précoce qui, dix ans plus tard, fait des êtres repoussants et hideux de femmes qui dans leur jeunesse étaient en général douées d'une grande beauté et de grâces exquises dont bien des Européennes seraient jalouses à juste titre.

La femme de Atoyac se nommait Huitlotl ou le Pigeon: c'était une douce et simple créature qui, ayant beaucoup souffert elle-même, était instinctivement portée à compatir aux douleurs des autres. Or, malgré la loi qui défendait l'introduction des étrangers dans le palais des vierges du Soleil, le grand-prêtre prit sur lui de laisser parvenir le Pigeon auprès des jeunes filles.

Il faut avoir été prisonnier soi-même au milieu d'individus dont on ne comprend pas le langage pour se représenter la satisfaction que durent éprouver les captives en recevant enfin la visite de quelqu'un qui pouvait causer avec elles et les aider à vaincre l'ennui dans lequel elles passaient tout leur temps. L'Indienne fut donc accueillie comme une amie, et sa présence comme une distraction des plus agréables.

Mais, dès la seconde entrevue, les Espagnoles devinèrent dans quel but intéressé ces visites étaient permises, et alors une véritable tyrannie succéda aux courtes et joyeuses conversations des premiers jours. Ce fut pour les jeunes filles un supplice permanent. Espagnoles et attachées à la religion de leurs pères, elles ne pouvaient à aucun prix répondre aux espérances du grand-prêtre, cependant la bonne Indienne, incapable de jouer ce rôle de mensonges et de fourberies auquel on la condamnait, ne leur avait pas caché que, malgré les paroles mielleuses et les manières insinuantes du Amanani, elles devaient s'attendre à souffrir les plus affreux tourments si elles refusaient de se consacrer au culte du Soleil. La perspective était loin d'être rassurante.

Les jeunes filles savaient les Indiens capables de mettre sans le moindre remords leurs odieuses menaces à exécution; aussi, tout en se promettant intérieurement de rester inébranlable dans la foi de leurs pères, les pauvres enfants étaient-elles dévorées de mortelles inquiétudes.