Le temps s'écoulait, le grand-prêtre commençait à s'impatienter de la lenteur de la conversion. Le peu d'espoir que les deux jeunes filles avaient conservé de se soustraire au sacrifice que l'on exigeait d'elles les abandonnait peu à peu.
Cette douloureuse situation, qui s'aggravait encore par l'absence de toute nouvelle du dehors, finit par déterminer chez elles une maladie dont les progrès furent si rapides, que le grand-prêtre jugea prudent de suspendre l'exécution de son ardent projet de prosélytisme.
Laissons pour quelques instants les malheureuses prisonnières se féliciter presque de l'altération survenue à leur santé, et qui pour quelque temps au moins les affranchit des odieuses obsessions dont elles sont l'objet, et reprenons le fil des événements qui survinrent aux autres personnages qui figurent dans cette histoire.
Aussitôt que don Estevan s'était vu libre, il avait enfoncé les éperons dans les flancs du cheval de Balle-Franche, et avait commencé à travers la forêt une course furieuse, dont le but évident était de s'éloigner au plus vite de la clairière qui avait failli lui devenir si épouvantablement fatale.
En proie à une terreur folle que chaque minute qui s'écoulait décuplait encore, le malheureux galopait à l'aventure, sans but et sans pensée, ne suivant aucune direction, mais fuyant tout droit devant lui, poursuivi par le fantôme hideux de la mort qui, pendant une heure longue comme un siècle, s'était penchée sur son épaule et avait déjà tendu son bras de squelette pour le saisir, lorsqu'un hasard miraculeux lui avait tout à coup, à la dernière et suprême minute de son agonie, envoyé un libérateur.
Don Estevan, au fur et à mesure que la lucidité rentrait dans son cerveau, que le calme renaissait dans sa pensée, redevenait l'homme qu'il avait toujours été, c'est-à-dire le scélérat implacable si justement condamné et exécuté par la loi de Lynch. Au lieu de reconnaître dans sa délivrance le doigt tout-puissant de la Providence qui voulait ainsi lui entrouvrir les voies du repentir, il ne vit qu'un fait matériellement accidentel et n'eut plus qu'une pensée, celle de se venger des hommes qui l'avaient abattu et lui avaient posé le pied sur la poitrine.
Combien d'heures galopa-t-il ainsi dans les ténèbres, roulant dans sa tête des projets de vengeance et jetant au ciel d'ironiques regards de défi, nul ne saurait le dire. La nuit tout entière s'écoula dans cette course furibonde, le lever du soleil le surprit à une longue distance du lieu où il avait subi sa sentence.
Il s'arrêta un instant afin de remettre un peu d'ordre dans ses idées et de jeter un regard autour de lui.
Les arbres assez clairsemés à l'endroit où il se trouvait, laissaient découvrir entre leurs troncs éloignés les uns des autres, à peu de distance en avant, une campagne nue terminée au loin par de hautes montagnes dont les cimes bleuâtres se confondaient à l'horizon avec le ciel; une rivière assez large coulait silencieuse entre deux rives escarpées et dénuées de végétation.
Don Estevan poussa un soupir de soulagement; en supposant, ce qui n'était guère probable, que quelqu'un se fût mis à sa poursuite, la rapidité de sa course et les innombrables crochets qu'il avait faits avaient dû complètement dérober ses traces. Il s'avança au petit pas jusqu'à la lisière de la forêt résolu à s'arrêter une heure ou deux afin de laisser reposer son cheval haletant, et de prendre lui-même un repos indispensable après tant de fatigues et d'angoisses.