Toutes primitives que fussent les armes employées en ce moment par les Apaches, cependant Bon-Affût recommanda à ses compagnons de redoubler d'efforts, afin d'être le plus tôt possible à l'abri des projectiles énormes qui, de derrière toutes les touffes d'herbe et tous les accidents de terrain, pleuvaient drus comme grêle autour de la pirogue; car les peaux-rouges, selon leur habitude, avaient un soin extrême de ne pas rester à découvert, de crainte des balles.

Cependant cette situation devenait insoutenable, il fallait en sortir; le chasseur qui guettait attentivement l'occasion de donner une leçon sévère à ses ennemis acharnés, crut enfin l'avoir trouvée: il vit à quelques mètres de lui, sur la rive, un buisson de floripondios s'agiter légèrement; épaulant vivement son rifle, il ajusta et lâcha la détente.

Un cri terrible s'échappa du fouillis de floripondios, de cañaverales, de lianes et de plantes aquatiques qui formaient ce buisson, et un Apache, bondissant comme un tigre blessé, en sortit dans l'intention d'aller s'abriter plus loin derrière les arbres verts qui s'élevaient à peu de distance dans l'intérieur de l'île. Bon-Affût, qui avait rechargé son rifle en toute hâte, le baissa dans la direction du fuyard, mais il le releva aussitôt.

L'Apache venait de tomber sur le sable, et se roulait dans les dernières convulsions de l'agonie.

Au même instant Une dizaine d'Indiens s'élancèrent de derrière les buissons, se précipitèrent sur le cadavre, l'enlevèrent dans leurs bras, et disparurent avec la rapidité d'une légion de fantômes.

Un calme subit, une tranquillité inouïe succédèrent à l'agitation extrême et aux cris désordonnés qui, quelques minutes auparavant, faisaient retentir les échos.

—Pauvre diable! murmura Bon-Affût en replaçant son rifle dans le fond de la pirogue et en saisissant une paire de pagaies, je suis fâché de ce qui lui est arrivé; je crois qu'ils en ont assez; maintenant qu'ils connaissent la portée de mon rifle, ils nous laisseront tranquilles.

Le chasseur avait calculé juste: en effet, les peaux-rouges ne donnèrent plus signe de vie.

Ce que nous disons là n'a rien qui doive surprendre le lecteur: chaque pays comprend l'honneur et sa façon; les Indiens ont pour principe de ne jamais s'exposer inutilement à un danger quelconque. Pour eux, le succès seul peut justifier leurs actions; aussi, dès qu'ils ne se jugent pas les plus forts, ils renoncent sans honte, avec la plus grande facilité, aux projets qu'ils avaient conçus et préparés pendant de longues semaines.

Les aventuriers doublèrent enfin la pointe de l'île.