La seconde pirogue se trouvait déjà fort loin derrière eux; quant à celles qu'ils avaient aperçues en premier, elles n'apparaissaient plus que comme des points presque imperceptibles à l'horizon. Lorsque les peaux-rouges de la deuxième pirogue avaient vu que les aventuriers avaient pris sur eux une avance qu'il leur était impossible de regagner et qu'ils leur échappaient définitivement contre leurs prévisions, ils avaient fait une décharge générale de leurs armes; impuissante démonstration qui ne blessa personne, car les balles et les flèches tombèrent à une distance considérable des blancs; puis ils virèrent de bord, afin de rejoindre leurs compagnons sur l'île où ils s'étaient réfugiés.

Bon-Affût et ses compagnons étaient sauvés.

Après avoir pagayé une heure encore environ pour mettre entre eux et leurs ennemis une distance infranchissable, ils prirent un instant de repos, afin de se remettre de cette chaude alerte et bassiner avec un peu d'eau fraîche les contusions qu'ils avaient reçues, car quelques pierres les avaient atteints. Dans l'ardeur de l'action, ils ne s'en étaient pas aperçu; mais, maintenant que le danger était passé, ils commençaient à en souffrir.

La forêt, qui le matin, à cause des méandres multipliés de la rivière était si éloignée d'eux, s'était excessivement rapprochée, ils avaient l'espoir de l'atteindre avant la nuit; après une courte interruption, ils reprirent donc les pagaies avec une nouvelle ardeur et continuèrent leur route. Au coucher du soleil, la pirogue disparaissait en s'engouffrant sous l'immense dôme de feuillage de la forêt vierge que le courant d'eau coupait en biaisant.

Dès que les ténèbres commencèrent à tomber, le désert se réveilla, et les hurlements des bêtes fauves se rendant à l'abreuvoir se firent entendre sourdement dans les profondeurs inexplorées de la forêt. Bon-Affût ne jugea pas prudent de s'engager à cette heure dans des parages inconnus, qui sans doute recelaient des dangers de toute espèce. En conséquence, après avoir louvoyé encore pendant quelque temps afin de trouver un atterrage convenable, le chasseur donna l'ordre d'accoster sur une pointe de rocher qui s'avançait dans l'eau et formait une espèce de promontoire sur lequel on pouvait aborder sans difficulté.

Aussitôt à terre, le Canadien fit le tour du rocher afin de reconnaître les environs et savoir dans quelle partie de la forêt ils se trouvaient.

Cette fois le hasard avait mieux servi le chasseur qu'il n'aurait osé l'espérer. Après avoir écarté à grand-peine et avec des précautions minutieuses les lianes et les broussailles qui obstruaient le chemin, il se trouva subitement, et sans s'en douter, à l'entrée d'une grotte naturelle, formée probablement par une de ces convulsions volcaniques si fréquentes dans ces régions.

A cette vue, il s'arrêta, et allumant une branche d'ocote dont il avait eu le soin de se prémunir, il entra résolument dans la grotte, suivi de ses compagnons. L'apparition subite de la lumière de la torche effraya une nuée d'oiseaux de nuit et de chauves-souris qui, avec des cris aigus, se mirent à voler lourdement et à s'échapper de tous les côtés. Bon-Affût continua sa route, sans s'occuper de ces hôtes funèbres dont il interrompait si inopinément les lugubres ébats.

Cette grotte était haute, spacieuse et aérée. C'était, dans les circonstances où se trouvaient les aventuriers, une précieuse trouvaille, car elle leur offrait un abri à peu près sûr, pour la nuit, contre les recherches des Apaches, qui certainement n'avaient pas renoncé à les poursuivre.

Les aventuriers, après avoir exploré la caverne dans tous les sens, et s'être assurés qu'elle avait deux sorties, ce qui leur garantissait les moyens de fuir s'ils étaient attaqués par de trop nombreux ennemis, retournèrent vers l'embarcation, la retirèrent de l'eau, et, la chargeant sur leurs épaules, ils la portèrent au fond de la grotte. Puis, avec cette patience dont les Indiens et les coureurs des bois sont seuls capables, ils effacèrent les moindres traces, les plus légères empreintes qui auraient pu faire reconnaître leur débarquement et deviner la retraite qu'ils avaient choisie. Les brins d'herbes courbés furent redressés, les lianes et les buissons qu'ils avaient écartés furent rapprochés, et, après ce soin accompli, nul n'eut pu se douter que plusieurs hommes avaient passé par là.