Les deux Indiens s'inclinèrent respectueusement devant le médecin et se retirèrent ensemble. Le chasseur fut étonné de les voir partir ainsi, il se demanda où ils pouvaient aller à pareille heure. Cependant la sortie des Indiens en ce moment n'était que la conséquence des confidences faites par Bon-Affût à Atoyac; le grand-prêtre et le chef se rendaient en toute hâte auprès du principal sachem de la ville, afin de lui faire part de ce qu'ils avaient appris sur les intentions supposées du Loup-Rouge et d'Addick.

Nous reviendrons ici sur ce que nous avons dit déjà au lecteur, pour bien lui faire comprendre le motif de la confiance avec laquelle les Indiens avaient accueilli les paroles du chasseur. Dans ces contrées, les devins sont comme les favoris de la divinité et jouissent d'un pouvoir surnaturel sans bornes; comme chez les peaux-rouges, la pratique de la médecine n'est, à proprement parler, qu'une affectation de pratiques religieuses mêlées de jongleries ridicules, les médecins sont naturellement considérés comme devins et respectés comme tels. Et qu'on ne pense pas que le vulgaire seul est imbu de cette croyance: les chefs, les guerriers, les prêtres eux-mêmes, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, sans leur accorder peut-être une puissance aussi absolue, leur reconnaissent cependant une supériorité marquée sur eux.

Pendant les derniers événements que nous avons rapportés, la nuit était venue, mais une de ces nuits américaines, si calmes et si douces, pleines de parfums enivrants; une lueur faible et suave pleuvait des étoiles, dont l'innombrable armée plaquait le ciel d'un bleu profond de leur étincelante lumière; la lune se jouait dans l'éther et dardait sur la ville endormie ses rayons argentés qui donnaient aux objets un aspect fantastique; un silence religieux planait sur la cité. Le chasseur suivit des yeux les deux individus aussi longtemps qu'il put les apercevoir, puis il se mit en devoir de traverser la place afin de se rendre au temple.

La journée avait été rude pour le Canadien; il lui avait fallu faire à chaque instant preuve de présence d'esprit, lutter de ruse et de finesse avec des hommes dont les yeux clairvoyants sans cesse fixés sur lui avaient été maintes fois sur le point de découvrir le loup caché sous la peau de l'agneau; cependant il s'était vaillamment tiré des épreuves qu'il avait eues à soutenir, et de la façon dont les choses avaient tourné, il avait toutes raisons de croire qu'il réussirait à délivrer les jeunes filles; aussi le digne chasseur riait-il tout seul de la manière dont il avait joué son rôle et se promettait-il de continuer bravement jusqu'au bout. Arrivé au temple, il défit les barres et les verrous et entra dans l'intérieur, se contentant de repousser derrière lui les battants de la porte, se croyant certain que personne n'oserait venir le troubler, à cause de la sainteté du lieu d'abord, et ensuite de la crainte superstitieuse qu'il était parvenu à inspirer aux Indiens.

En demandant au grand-prêtre la permission de passer la nuit dans le sanctuaire, le chasseur n'avait d'autre but que celui de couvrir du manteau de la religion les moyens qu'il comptait employer pour l'évasion des jeunes filles, et en même temps d'avoir devant lui quelques heures de liberté, afin de pouvoir, sans être dérangé par la bienveillance importune et curieuse de la famille et des amis de son hôte, corroborer dans sa pensée les détails de l'exécution du plan qu'il avait formé pour enlever les deux prisonnières.

L'intérieur du temple était sombre: seule, une lampe brûlait devant la table des sacrifices et ne répandait qu'une lueur faible et tremblotante, incapable de dissiper les ténèbres. Bon-Affût se retira dans un angle obscur du temple, s'accroupit sur la terre, sortit ses pistolets de sa poitrine, les plaça auprès de lui en cas d'alerte, et, après avoir d'un regard perçant cherché à sonder les épaisses ténèbres qui l'enveloppaient, rassuré par le silence funèbre qui régnait dans cette enceinte, il se mit à réfléchir profondément. Cependant, peu à peu, soit lassitude, soit influence du lieu où il se trouvait, malgré les violents efforts du chasseur pour rester éveillé, il sentit ses paupières devenir pesantes, se fermer malgré lui, et enfin il finit par se laisser aller au sommeil invincible qui l'obsédait.

Depuis combien de temps dormait-il? Il n'aurait su le dire, lorsqu'un léger bruit qu'il entendit non loin de lui lui fit subitement ouvrir les yeux. De même que tous les hommes habitués à la vie active et périlleuse du désert, où il faut constamment se tenir sur ses gardes, le chasseur avait acquis une telle finesse de sens que, si grande que fut la lassitude qui l'accablait, chez lui le sentiment de sa sûreté veillait toujours et que son sommeil était, lorsqu'il se savait dans une situation périlleuse, aussi et peut-être plus léger que celui d'un enfant. Bon-Affût, à peine réveillé, regarda autour de lui, tout en se gardant bien de faire le moindre mouvement qui indiquât que son sommeil fût interrompu. Il ne put rien voir, la nuit durait toujours, et de plus la lampe était éteinte. Il comprit que quelqu'un s'était introduit dans le temple et qu'il était épié. Mais qui avait osé franchir le seuil sacré? Deux sortes de gens pouvaient seules se hasarder à le faire. Un ami ou un ennemi. Des amis, il n'en avait qu'un dans la ville, l'Aigle-Volant; il était évident que le guerrier, s'il avait voulu pénétrer jusqu'à lui, serait venu franchement, et non pas en se cachant, manière de procéder qui aurait pu lui attirer une balle dans la tête. C'était donc un ennemi. Mais lequel? Ceux qu'il aurait pu soupçonner, c'est-à-dire Addick ou le Loup-Rouge ne le connaissait pas, et puis ils ne l'auraient pas découvert sous son déguisement, puisqu'il avait trompé des yeux aussi clairvoyants que les leurs; du reste, dans tout le cours de la journée, il ne s'était pas une fois rencontré face à face avec les deux chefs; ce ne pouvait donc pas être eux. Mais qui était-ce alors? Voilà ce que, malgré toute sa finesse, le chasseur ne pouvait deviner. Dans le doute, et pour n'être pas pris au dépourvu, par un mouvement presque imperceptible, il allongea ses bras jusqu'à ce que ses mains atteignissent ses pistolets, les saisit, et, la tête droite, les yeux bien ouverts, l'oreille tendue à tous les bruits, il se prépara à faire bravement face à l'ennemi, quel qu'il fût, qui allait se présenter.

Cependant le bruit qui l'avait éveillé ne se renouvelait pas, tout demeurait calme et silencieux. En vain le chasseur cherchait à voir une ombre, si légère qu'elle fût, un bruit presque imperceptible; rien ne troublait la majesté du sanctuaire.

Cependant, Bon-Affût ne s'était pas trompé, il avait distinctement entendu un pas frôler timidement les dalles du temple. Il faut s'être, une fois dans sa vie, rencontré dans une position identique à celle dans laquelle se trouvait le chasseur pour bien en comprendre les angoisses et les terreurs. Sentir près de soi, à deux pas peut-être, un ennemi qui vous guette, dont l'œil féroce est implacablement fixé sur vous; savoir qu'il est là, le deviner par cette espèce d'intuition que Dieu a donnée à l'homme pour prévoir un danger, et n'oser bouger, craindre de faire le moindre mouvement qui l'avertisse que vous l'attendez; cette position, comparée à celle de l'oiseau fasciné par le reptile, est des plus cruelles et, en quelques minutes, devient un supplice tellement intolérable que la mort même lui est préférable.

Certes, Bon-Affût était un homme d'un courage à toute épreuve: l'entreprise qu'il tentait en ce moment démontrait chez lui une témérité, je ne dirai pas poussée jusqu'à la mort, ce qui ne serait rien, mais jusqu'au mépris de ces tortures atroces que les peaux-rouges sont si ingénieux à inventer et à varier pour faire palpiter les chairs de leurs victimes et extraire pour ainsi dire la vie goutte à goutte de leur corps en lambeaux. Eh bien, après un quart d'heure de l'attente terrible dans laquelle il se tenait, il se sentit frissonner malgré lui, ses cheveux se dressèrent sur son crâne, et une sueur froide perla ses tempes.