—Ma sœur est sans doute fatiguée, nul danger ne la menace en ce moment; elle peut dormir, des guerriers veilleront sur elle.
—L'Églantine est une fille comanche, répondit-elle d'une voix timide, son cœur est fort, elle obéira à Mahchsi-Karehde (l'Aigle-Volant); sous la protection d'un chef aussi redoutable elle sait qu'elle est en sûreté.
L'Indien lui lança un regard empreint d'une indicible tendresse; mais reprenant presque aussitôt cette apparente impassibilité dont les peaux-rouges ne se départent jamais:
—Les guerriers veulent tenir conseil, que ma sœur dorme, dit-il.
La jeune femme ne répliqua point, elle s'inclina respectueusement devant les deux hommes, et, s'éloignant de quelques pas, elle se blottit dans l'herbe, ferma les yeux et s'endormit ou parut s'endormir.
Le Canadien s'était contenté de sourire en voyant le résultat obtenu par le conseil qu'il avait donné au guerrier; il avait écouté, en hochant approbativement la tête, les quelques mots échangés entre les deux peaux-rouges. Le chef, abîmé dans ses pensées, resta quelques instants les yeux fixés avec une expression indéfinissable sur la jeune femme endormie; enfin il passa à plusieurs reprises la main sur son front comme pour dissiper les nuages qui assombrissaient son esprit, et se tournant vers le chasseur.
—Mon frère, le visage pâle a besoin de repos, un chef veillera, dit-il.
—Les coyotes ont cessé de glapir, la lune a disparu, une bande blanchâtre s'élève à l'horizon, répondit le Canadien; le jour ne tardera pas à paraître, le sommeil a fui mes paupières, les hommes doivent tenir conseil.
L'Indien s'inclina sans répondre, posant son fusil à terre il ramassa plusieurs brassées de bois sec qu'il porta auprès de la dormeuse.
Le Canadien battit le briquet; bientôt le feu jaillit, le bois s'embrasa, la flamme colora les arbres de ses reflets sanglants; alors les deux hommes s'accroupirent auprès l'un de l'autre, bourrèrent leurs calumets de manachée le tabac sacré, et commencèrent à fumer silencieusement avec cette imposante gravité que les Indiens, en toutes circonstances, apportent à cette symbolique opération.'