Le délai de trois jours fixé par Bon-Affût avant de tenter la réussite de son plan était nécessaire pour expédier l'Aigle-Volant dans sa tribu, afin de chercher des renforts dont on aurait sans doute grand besoin pendant la poursuite qui suivrait sans doute l'enlèvement. Balle-Franche devait en même temps s'éloigner de la ville pour prévenir les gambucinos du jour choisi pour l'exécution du sauvetage, afin d'éviter tout malentendu et embusquer les chasseurs dans de bonnes positions.

Le soir même, l'Aigle-Volant, l'Églantine et Balle-Franche s'embarquèrent, ainsi que cela avait été convenu, dans la pirogue du Loup-Rouge, qui attendait près du pont, d'après l'ordre qu'il en avait reçu de Bon-Affût. L'Églantine devait rester au camp des gambucinos tandis que l'Aigle-Volant, monté sur l'excellent barbe dont il avait si fortuitement hérité de don Estevan, se rendrait en toute hâte à sa tribu.

Lorsque Bon-Affût et don Leo eurent vu leurs amis s'éloigner dans la pirogue, ils retournèrent au calli d'Atoyac. Le digne sachem, bien qu'il leur gardât une secrète rancune pour l'impôt de vingt cavales qu'ils avaient levé sur lui, les reçut cependant de son mieux, n'osant pas enfreindre envers des hommes aussi puissants que les deux médecins les lois sacrées de l'hospitalité. Tout en causant, il leur apprit qu'Addick et le Loup-Rouge avaient subitement disparu de la ville sans que personne sût ce qu'ils étaient devenus. Quand au Loup-Rouge, les chasseurs le savaient, et son départ ne les inquiéta nullement; mais il n'en fut pas de même d'Addick, qui était, disait leur hôte, sorti à la tête d'un fort détachement de guerre. Ils soupçonnèrent que le jeune chef avait été rejoindre don Estevan, ce qui les engagea à redoubler de prudence, s'attendant à quelque perfide machination de la part de ces deux hommes.

Les trois jours qui devaient s'écouler se passèrent en visites aux jeunes filles et en prières au temple du Soleil. Cependant le temps semblait bien long à don Leo et aux jeunes filles, qui tremblaient toujours qu'une circonstance fortuite vînt déranger le plan si bien conçu de leur délivrance. Le dernier jour, Bon-Affût et don Leo s'entretenaient comme ils en avaient pris l'habitude avec doña Laura et doña Luisa, en leur recommandant une obéissance passive à toutes leurs injonctions, lorsqu'ils crurent entendre un certain frôlement extérieur sur la porte de la pièce qui précédait celle où habitaient les captives. Bon-Affût, reprenant aussitôt son visage d'emprunt, alla ouvrir et se trouva face à face avec le grand-prêtre, qui se recula avec la précipitation embarrassée d'une personne surprise en flagrant délit de curiosité indiscrète. Avait-il entendu ce que les jeunes gens et le chasseur s'étaient dits en espagnol? Bon-Affût, après mûre réflexion, ne le pensa pas; cependant il jugea prudent de recommander à ses compagnons de se tenir sur leurs gardes.

Ce jour si long se termina enfin; le soleil se coucha et la nuit vint. Tout était prêt pour le départ. Les captives, placées chacune dans un hamac suspendu aux épaules de quatre vigoureux esclaves, furent transportées sur le sommet du monticule choisi pour l'opération, et déposées doucement sur la peau de vigogne que l'on y avait étendue. Le grand-prêtre, d'après l'ordre de Bon-Affût, plaça en sentinelle aux quatre points cardinaux les guerriers qu'il avait amenés. Alors Bon-Affût prononça quelques paroles mystérieuses auxquelles don Leo répondit à voix basse, brûla quelques pincées d'une herbe odoriférante et ordonna aux Indiens et au grand-prêtre de s'agenouiller pour implorer le dieu inconnu—Teolt.

Don Leo, pendant ce temps-là, plongeait son regard sur la ville, cherchant à distinguer s'il ne s'y passait rien d'extraordinaire. Tout était calme, le plus profond silence régnait dans la campagne. Les deux chasseurs qui s'étaient agenouillés, eux aussi, se relevèrent.

—Que mes frères redoublent de prières, dit don Leo d'une voix sombre, je vais contraindre le méchant esprit à se retirer du corps des captives.

Malgré elles, les jeunes filles firent un mouvement d'effroi à ces paroles. Don Leo ne parut pas le remarquer; il fit un signe à Bon-Affût.

—Que mes frères approchent, commanda celui-ci.

Les sentinelles s'avancèrent avec une hésitation qui menaçait de dégénérer en frayeur au moindre mouvement suspect des médecins.