Don Leo reprit alors la parole:
—Mon frère et moi, dit-il, nous allons nous remettre en prières; mais, pour empêcher le méchant esprit de s'emparer de vous en abandonnant les captives, mon frère Deux-Lapins vous versera à chacun une corne d'une eau de feu préparée et douée par le Wacondah de la vertu de sauver ceux qui en boivent de l'atteinte du méchant esprit.
Les sentinelles étaient Apaches; au mot d'eau de feu, leurs yeux brillèrent de convoitise. Bon-Affût leur versa alors environ une pleine calebasse d'eau-de-vie mélangée d'opium à forte dose qu'ils avalèrent d'un seul trait avec des marques non équivoques de plaisir. Le grand-prêtre seul parut hésiter un instant; puis il se décida, et vida résolument la coupe, au grand soulagement des chasseurs que son hésitation commençait à inquiéter.
—Maintenant, s'écria le Canadien d'une voix rude, à genoux tous!
Les Apaches obéirent. Don Leo les imita.
Seul Bon-Affût resta debout, pendant que don Leo, le bras étendu vers le nord, semblait commander au méchant esprit de se retirer; le Canadien se mit à tourner rapidement sur lui-même en murmurant des paroles incohérentes que l'aventurier répétait après lui. Puis don Leo se releva et fit une évocation.
Vingt minutes s'étaient écoulées. Pendant cet intervalle de temps, un Indien s'était laissé aller la face contre terre, comme s'il se prosternait par humilité. Bientôt un autre fit de même, puis un autre, puis un autre encore, et enfin le grand-prêtre tomba à son tour. Les cinq Indiens ne donnaient plus signe de vie.
Bon-Affût, par acquit de conscience, fit légèrement sentir la pointe de son poignard à celui qui était le plus rapproché de lui. Le pauvre diable ne bougea pas: l'opium avait produit sur lui et sur ses compagnons un tel effet qu'on aurait pu les déchiqueter sans qu'ils se réveillassent.
Don Leo se tourna alors vers les jeunes filles qui attendaient, avec une perplexité toujours croissante, le dénoûment de cette scène.
—Fuyons! dit-il, il y va de votre vie!