Depuis plus d'une heure déjà, semblable au coursier-fantôme de la légende allemande, le cheval filait silencieusement dans l'espace, portant courbée sur son cou et cramponnée à sa crinière la jeune fille que, malgré tout son courage, la terreur commençait à envahir; les arbres échevelés fuyaient à droite et à gauche de la route, les accidents du paysage se noyaient dans les teintes mates de l'horizon.
Ce steeple-chase effroyable continuait avec la même vertigineuse rapidité; le cheval soufflait du feu par les naseaux; il faisait entendre des rauquements sourds et des ahans de fatigue; un nuage de fumée grisâtre l'enveloppait comme un linceul, et malgré les efforts de la jeune fille, il maintenait toujours cette allure affolée qui menaçait d'aboutir à une épouvantable catastrophe.
Cependant l'aspect du paysage peu à peu se modifiait, la route devenait meilleure, les arbres plus resserrés et plus touffus prenaient l'apparence d'une alameda, tout semblait présager qu'on approchait d'un pueblo ou du moins d'une ranchería; déjà se voyaient, à une assez courte distance, se détachant de la masse sombre de l'horizon sur laquelle ils tranchaient, ces murs en adobe, blancs et peu élevés qui, au Mexique, aux environs des villages, servent à clore les champs et les propriétés rurales.
Miss Anna releva doucement la tête et jeta un regard anxieux autour d'elle, l'espoir lui remontait au cœur: les villageois quittent le lit de bonne heure pour aller soigner les bêtes au corral et commencer les durs travaux des champs. Tout n'était pas perdu; la jeune fille pouvait être sauvée, si Dieu, qui jusque-là l'avait si évidemment protégée, consentait une fois encore à lui venir en aide.
Cependant, à droite et à gauche du chemin, perdus dans la brume, commençaient à apparaître des ranchos épars çà et là, sentinelles perdues du village qui nécessairement ne devait pas être loin.
Peu à peu les ranchos se rapprochèrent à droite et à gauche, s'alignèrent de chaque côté de la route, puis enfin ils se joignirent et se soudèrent pour ainsi dire les uns aux autres, et formèrent une large rue. Miss Anna, toujours emportée par son cheval, entrait dans un pueblo.
L'aube commençait à rayer les nuages de nuances plus claires; à l'horizon, des teintes blanchâtres envahissaient le ciel, le soleil ne tarderait pas à se lever, le jour à paraître; derrière les fenêtres de quelques ranchos, des lumières tremblotantes annonçaient le réveil des habitants; au bruit saccadé du galop précipité du cheval, plusieurs portes s'entrouvrirent. Miss Anna poussa alors des cris de détresse en demandant du secours.
Tout à coup un cavalier apparut à l'extrémité opposée du village; un coup d'œil lui suffit pour comprendre la situation désespérée de la jeune fille.
—Courage! lui cria-t-il, redressez-vous sur la selle!
La jeune fille devina plutôt qu'elle n'entendit cette recommandation et obéit instinctivement, car, malgré tout son courage et sa force de volonté, la pauvre enfant, en proie à un vertige horrible, n'avait plus pour ainsi dire conscience de ce qui lui arrivait. Le cavalier inconnu s'élança à toute bride et arriva comme un ouragan au-devant de la jeune fille, en faisant tourner son lasso autour de sa tête.