Pour bien connaître un pays, il faut y être arrivé jeune, l'avoir habité longtemps, et avoir été, par les circonstances, contraint de vivre de l'existence des habitants, partageant leurs joies et leurs douleurs, et par cela même adopté pour ainsi dire par eux comme si on était un des leurs. Alors, mais alors seulement, on pourra écrire des récits véridiques sur ce pays, parce qu'on se sera complètement identifié avec ses coutumes et qu'on ne craindra pas de se tromper.
L'auteur du récit qui va suivre a vingt ans habité l'Amérique, ce qui, à défaut d'autres avantages, lui donne sur ses devanciers celui de pouvoir parler avec connaissance de cause du Mexique et des Mexicains, si calomniés, si méconnus, et cependant si dignes, à tant de titres, de la sympathie des hommes éclairés et des véritables penseurs.
Maintenant que nous avons exposé assez clairement, pour qu'ils soient bien compris, les motifs qui nous ont engagé à écrire cette nouvelle histoire sans plus longs préambules, nous entrerons en matière.
La journée du 9 juillet 1846 fut une des plus chaudes dont les habitants de México aient gardé le souvenir. Depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, la chaleur fut tellement étouffante que le sol semblait littéralement fumer.
Les Indiens eux-mêmes, cependant si aguerris contre cette température de feu, n'osèrent braver les ardeurs de cette chaleur incandescente et demeurèrent cachés au fond de leurs masures, incapables de se livrer à leurs occupations ordinaires.
Pendant tout le jour, les magasins restèrent fermés, les portes et les fenêtres des maisons closes, et la ville, transformée en désert, plongée dans un silence de mort que nul bruit ne venait troubler, prit soudain l'aspect de cette cité des contes arabes, dont les habitants avaient été tout à coup changés en statues par la baguette d'un puissant enchanteur.
Cependant, au coucher du soleil, une légère brise descendit des hauts plateaux des montagnes qui entourent la cité et fit passer sur la ville pâmée un peu d'air vivifiant. Sous la bienfaisante impression de cette brise si impatiemment attendue, les poitrines se dilatèrent, les fenêtres s'entrouvrirent, la ville tout entière, sortant de sa léthargie et rendue à la vie, sembla pousser un ah! de joie; les rues, les places et les azoteas, se remplirent de gens qui venaient aspirer, à pleins poumons, cette fraîcheur salutaire. La circulation se rétablit, et bientôt les habitants, oublieux de leurs angoisses passées, ne songèrent plus, avec l'insouciance d'enfants qui les caractérise, qu'à jouir le mieux possible, avec des cris, des rires et des trépignements d'enthousiasme, de la courte trêve que leur accordait la chaleur.
Cependant, cette joie, tout exhilarante qu'elle semblât aux regards désintéressés d'un indifférent, avait en elle quelque chose de forcé et de contraint qui certes n'aurait pas échappé à l'attention intelligente d'un observateur. On aurait dit que ce peuple, si follement joyeux en apparence, cherchait à se donner le change à soi-même, en cachant sous une gaieté, trop bruyante pour être réelle, les inquiétudes et les sinistres prévisions d'un malheur qu'il sentait prêt à fondre sur lui.
Vers huit heures du soir, la porte d'une grande maison située au milieu à peu près de la calle San Andrés, roula silencieusement sur ses gonds et livra passage à un homme enveloppé dans les plis épais d'un large manteau, les ailes du chapeau rabattues sur les yeux, et conduisant en bride un fort cheval trapu et râblé, qu'à sa tête petite, à ses yeux vifs, et à ses jambes fines, il était facile de reconnaître pour un de ces chevaux des prairies de l'ouest, auxquels les coureurs des bois et les chasseurs donnent le nom de mustangs, et qui, fort ordinaires en apparence, ont cependant des qualités qui les rendent si précieux pour les luttes incessantes de l'existence pénible du désert.
Derrière l'homme et le cheval, la porte se referma sans bruit.