L'inconnu s'éloigna dans la direction de l'Alameda, abandonnée par les promeneurs qui tous s'étaient, selon leur habitude, concentrés à Bucareli.

A México, après le coucher du soleil, il est défendu de parcourir les rues à cheval; cette mesure, fort bonne en soi, puisque son but est d'empêcher les accidents, a cependant des inconvénients graves pour les personnes que leurs affaires contraignent à sortir la nuit, et qui, si elles veulent partir en voyage, sont obligées de traverser toute la ville en conduisant leurs chevaux ou leurs mulets par la bride.

L'inconnu marchait en homme pressé. Après avoir longé l'Alameda, passé San Hipólito, il obliqua et traversa l'Acequia ou ruisseau d'Alvarado, sur un pont qui porte, lui aussi, le nom du héros castillan.

C'est à cet endroit, dit-on, que, lors de la fatale retraite de la Noche triste, le capitaine de Cortez, après avoir assuré le passage de tous ses compagnons, demeuré seul dans la ville, franchit d'un bond, et tout armé, la tranchée, alors plus large qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit, après avoir traversé le pont, l'homme à la suite duquel nous nous sommes mis, s'engagea dans l'aristocratique faubourg de San Cosme, le faubourg Saint-Germain de México, et sortit de la ville par la garita de San Cosme, sans que le factionnaire placé à la barrière semblât attacher la plus légère attention à lui.

Arrivé sur la belle chaussée ombragée de grands arbres, que l'aqueduc partage dans toute sa longueur, l'inconnu s'arrêta, jeta un regard investigateur autour de lui et, certain de n'être surveillé par aucun regard indiscret, il laissa tomber les plis de son manteau et retira son chapeau pour éponger avec son mouchoir son front inondé de sueur.

Nous profiterons de l'occasion que nous offre le hasard pour faire faire au lecteur une connaissance plus intime avec ce personnage appelé à jouer un rôle important dans cette histoire.

C'était un homme de vingt-sept à vingt-huit ans au plus; sa taille svelte et irréprochable dépassait la moyenne et dénotait une vigueur peu commune et une rare agilité. Son front large, les lignes fines et hautaines de son visage présentaient dans leur ensemble une délicatesse presque féminine, rendue plus prononcée à cause de la teinte de mélancolie qui les adoucissait en ce moment. Ses yeux noirs grands et bien ouverts, regardaient en face, et, sous l'influence de la passion, lançaient de fulgurants éclairs sous d'épais sourcils qui se rejoignaient à la naissance du front. Son nez droit, aux narines mobiles, sa bouche un peu grande, aux lèvres charnues, dénotait chez cet homme une nature sérieuse et une grande force de volonté; une fine moustache, bien cirée, se relevait coquettement sur ses joues basanées; des flots de cheveux noirs et bouclés s'échappaient avec profusion de dessous son chapeau et tombaient en boucles parfumées sur ses épaules; c'était, en un mot, un de ces cavaliers hardiment campés, qui font rêver les jeunes filles et réfléchir les hommes.

Son costume, fort élégant, était celui des riches hacenderos, costume si souvent décrit par nous, que cette fois nous nous abstiendrons de le faire.

Bien que notre personnage ne portât d'autres armes apparentes que le sabre de cavalerie attaché à son côté, et le long couteau fiché dans sa botte droite, cependant, si les plis de son zarapé se fussent soulevés, peut-être eût-on aperçu les crosses de deux revolvers passés dans la faja de crêpe de Chine rouge qui lui serrait les hanches.