Santiago Ramírez salua respectueusement son maître et alla reprendre sa place en avant des autres peones.

Si la vue des rancheros, qui venaient à lui inquiétait M. Prescott, ils ne produisaient pas le même effet sur sa fille. Miss Anna les voyait, au contraire, se rapprocher avec joie; peut-être avait-elle, des motifs secrets pour qu'il en fût ainsi.

Disons tout de suite ce que sont les rancheros, pour ne plus avoir à y revenir plus tard.

Le ranchero mexicain a beaucoup de rapports avec notre fermier, en faisant, bien entendu, la part de la différence qui doit exister entre les mœurs du pays qu'il habite et le nôtre.

Le ranchero est le seul qui ait presque complètement échappé à l'influence délétère du clergé mexicain, pour lequel il professe un respect fort médiocre; cela tient au milieu dans lequel il vit. Perdu, pour ainsi dire, au milieu d'immenses solitudes, toujours au grand air, en face de la nature, il n'a aucun des vices des villes et possède au contraire les vertus des races nomades; loyal, hospitalier, d'une honnêteté proverbiale, d'une valeur à toute épreuve, il a conservé le sens moral, possède au suprême degré l'amour de la famille, brûle du désir de s'instruire et en cherche toutes les occasions: malheureusement elles sont rares pour lui.

La vitalité du pays est donc toute en lui, car il tient au sol qu'il cultive et qui lui appartient; sans argent souvent, mais vivant dans l'abondance, il est sincèrement patriote et foncièrement républicain, possède au suprême degré la haine de l'étranger, et, dénué de cette turbulence inquiète et souvent licencieuse des habitants des villes, il a instinctivement les véritables sentiments d'indépendance qui, le jour où cette race vigoureuse et rude aura, grâce à l'instruction, perdu ses préjugés, assureront l'autonomie du pays et constitueront à la nation mexicaine cette force réellement nationale qui lui manque encore, mais que l'avenir lui réserve.

Ce furent les rancheros qui, lors de la guerre de l'indépendance, formèrent ces redoutables cuadrillas qui tinrent si longtemps en échec la puissance espagnole et finirent par l'abattre. Indifférents aux bouleversements politiques qui depuis si longtemps bouleversent leur malheureux pays, ils laissent paisiblement les ambitieux et les intrigants des villes s'entre-détruire; ce n'est que lorsque l'étranger envahit les frontières et menace le sol qui les a vus naître qu'ils sortent de leurs déserts; mais alors ils déploient une indomptable énergie, ne se laissent abattre par aucun revers et ne déposent les armes que vainqueurs, ou quand la mort les leur arrache. Ils sont cruels souvent, cela tient à leur éducation sauvage, mais ils sont généreux et grands aussi, fidèles quand même à la cause qu'ils ont juré de défendre.

Leur costume est caractéristique, un peu théâtral peut-être, mais en somme, essentiellement pittoresque et va bien à ces hommes à charpente vigoureuse, aux traits hâlés et énergiques et aux allures martiales remplies d'une inexprimable désinvolture.

Cependant les rancheros se rapprochaient rapidement des voyageurs. Ils formaient une troupe d'une cinquantaine de cavaliers environ, et arrivaient comme un ouragan au milieu d'un nuage épais de poussière. A quelques pas en avant, galopait un cavalier qui devait être leur chef. M. Prescott poussa un cri de joyeuse surprise; dans ce cavalier, il avait reconnu don Pablo de Zúñiga, dont un moment auparavant il regrettait si fort l'absence et qu'il avait cherché vainement à Guadalajara.

Toute inquiétude disparut alors, et les voyageurs continuèrent gaiement leur route.