—Moi de même, n'ayant jamais eu le talent d'en deviner une seule; ce caballero était enveloppé jusqu'aux yeux dans un grand manteau; les ailes de son chapeau étaient soigneusement rabattues sur son visage, et, par excès de précautions sans doute, il portait un loup de velours par les trous duquel on voyait des yeux qui ressemblaient à des charbons ardents.

—Voilà qui est étrange! ce caballero voulait sans doute garder l'incognito.

—C'est ce que j'ai supposé, et comme je me pique avant tout d'être homme du monde, j'ai compris qu'il serait de mauvais goût de montrer une curiosité indiscrète, et je n'ai pas insisté.

—Vous avez agi en véritable caballero, cher compère; seulement, je me permettrai de vous faire observer que vous avez peut-être été un peu léger en cette circonstance.

—Le croyez-vous? fit-il en riant. Vous allez en juger: Après avoir poliment salué l'inconnu, je me tournai vers mon ami:—Ce señor désire garder l'incognito? lui dis-je.—Oui, me répondit mon ami. Cela vous déplaît-il?—A moi, personnellement, en aucune façon. Je suis d'avis que chacun est libre d'agir à sa guise et de traiter les affaires comme il l'entend.—A la bonne heure! s'écria joyeusement mon ami; vous êtes bien l'homme qu'il nous faut. Que vous ai-je annoncé? continua-t-il, en se tournant vers l'inconnu, toujours silencieux à son côté. Je saluai comme je le devais à ce compliment, et je repris: Malheureusement pour moi, je ne suis pas seul. Les caballeros qui m'accordent leur confiance ont besoin d'une garantie; ce sont mes associés, je dois leur rendre compte de ma conduite. Que leur dirai-je? que je ne sais avec qui je traite? Ils me tourneront le dos en me riant au nez, et me planteront là. Les choses ne peuvent donc s'arranger ainsi; il faut avant tout nous entendre.—Cela sera facile, señor, dit alors l'inconnu d'une voix hautaine. Quel est le nombre des drôles que vous commandez?

—Pardon, señor, répondis-je, justement froissé du ton de l'inconnu et des expressions impropres dont il s'était servi, mes associés sont de très honorables caballeros, avantageusement connus, et non des drôles.

—Bien répondu, par mon âme! s'écria le señor Matadiez en se frottant les mains.

—Peu importe, reprit sèchement l'inconnu; combien sont-ils?—Ma foi, cher compère, comme le nombre ne me revint pas tout de suite à la mémoire, à tout hasard je le doublai. Vingt-cinq, répondis-je.—Soit, dit-il; et, retirant une bourse de dessous son manteau: Prenez, ajouta-t-il en me la présentant; cette bourse contient cent onces, vous en disposerez comme vous le jugerez convenable, ce sont les arrhes de notre marché. Avez-vous d'autres observations à me faire? ou bien croyez-vous maintenant pouvoir, sans trop vous compromettre, traiter avec moi? Je pris la bourse, que je mis immédiatement dans ma poche, et; comme bien vous pensez, cher compère, je jugeai inutile d'insister davantage sur ce sujet; j'étais certain que je traitais avec un caballero.

—Vous avez eu parfaitement raison, cher compère; mais pardon de vous adresser cette question, vous avez la bourse?

—Caray! je le crois bien, elle est là, répondit-il en frappant légèrement sur la poche du côté de son dolman.