Un voyageur de haute mine, monté sur un fort cheval et soigneusement enveloppé dans les plis d'un manteau relevé jusqu'à ses yeux, suivait au petit pas les capricieux méandres d'un étroit sentier qui, coupant à travers terre, allait à deux lieues environ de la ville rejoindre la grande route de México à Puebla, route en ce moment complètement déserte, non seulement à cause de l'approche de la nuit, mais encore parce que l'état d'anarchie dans lequel le pays était depuis si longtemps plongé, avait jeté dans les campagnes de nombreuses bandes de bandits qui, profitant de la circonstance et faisant la guerre à leur façon, détroussaient sans distinction d'opinion politique les constitutionnels et les libéraux, et, enhardis par l'impunité, souvent ne se contentaient pas des grandes routes et venaient jusques dans la ville même exercer leurs déprédations.
Cependant le voyageur dont nous parlons semblait fort peu se préoccuper des risques auxquels il s'exposait et continuait insoucieusement sa hasardeuse promenade, de son même pas tranquille et reposé.
Il marchait ainsi depuis trois quarts d'heure environ, et, vu son allure paisible, il ne s'était pas éloigné de plus d'une lieue de la ville, lorsqu'en relevant la tête il s'aperçut qu'il avait atteint un endroit où le sentier se bifurquait à droite et à gauche; il s'arrêta avec une hésitation bien marquée, puis, au bout d'un instant, il prit le sentier de droite.
Après avoir suivi pendant dix minutes environ cette direction, le cavalier parut se reconnaître, alors il fit légèrement sentir l'éperon à son cheval et l'obligea à prendre un trot assez allongé.
Bientôt il atteignit un monceau de ruines noirâtres, éparses sans ordre sur la terre, et près desquelles croissait un bouquet d'arbres dont les larges ramures ombrageaient autour d'eux le terrain dans une assez grande circonférence. Arrivé là, le cavalier s'arrêta, puis après avoir jeté un regard investigateur, sans doute pour s'assurer qu'il était bien seul, il mit pied à terre, s'assit commodément sur un tertre de gazon, s'appuya contre une souche d'arbre, laissa tomber son manteau, découvrit son visage et montra les traits pâles et hâves du blessé que nous avons vu conduire au rancho par le vaquero Dominique.
Don Antonio de Caserbar, il s'appelait ainsi, ne paraissait plus être que l'ombre de lui-même; espèce de spectre lugubre, toute sa vie semblait s'être concentrée dans ses yeux qui brillaient d'une lueur sinistre comme ceux des faunes; mais dans ce corps en apparence si débile, on sentait qu'une âme ardente, une volonté énergique étaient renfermées, et que cet homme, sorti vainqueur d'une lutte acharnée contre la mort, poursuivait avec un entêtement inébranlable l'exécution de sombres résolutions prises antérieurement par lui. A peine guéri de son affreuse blessure, bien faible encore et ne supportant qu'avec une extrême difficulté la fatigue d'une longue course à cheval, il avait cependant imposé silence à ses souffrances pour venir ainsi, à la nuit tombante, à près de trois lieues de México, à un rendez-vous que lui-même avait demandé; les motifs d'une telle conduite, surtout dans son état de faiblesse, devaient être pour lui d'une bien haute importance.
Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles don Antonio, les bras croisés sur la poitrine et les yeux fermés, se recueillit en lui-même et se prépara, selon toute probabilité, à l'entrevue qu'il allait avoir avec la personne qu'il était venu chercher si loin.
Tout à coup un bruit de chevaux, mêlé à un cliquetis de sabres, annonça qu'une troupe assez nombreuse de cavaliers s'approchait de l'endroit où se tenait don Antonio.
Il se redressa, regarda avec curiosité dans la direction où le bruit se faisait entendre et il se leva pour recevoir sans doute les arrivants.
Ceux-ci étaient au nombre d'une cinquantaine; ils firent halte à une quinzaine de pas des ruines, mais ils demeurèrent en selle.