Juárez, bien que maître de la Veracruz, se trouvait donc dans une situation fort difficile, mais il est homme de ressource avant tout, et l'argent qui lui manquait il ne fut nullement embarrassé pour le trouver. Il commença d'abord par mettre la main sur la douane de la Veracruz, puis il organisa des cuadrillas ou guérillas, qui ne se firent aucun scrupule d'assaillir les haciendas des partisans de Miramón, des Espagnols fixés dans le pays et qui pour la plupart sont riches, et des étrangers de toutes les nations chez lesquels il y avait quelque chose de bon à prendre. Ces guérillas ne bornèrent pas là leurs exploits: elles entreprirent d'écumer les routes, de dévaliser les voyageurs et d'assaillir les convois; et qu'on ne suppose pas que nous exagérons les faits, nous les amoindrissons au contraire. Nous devons ajouter, pour être justes, que, de son côté, Miramón ne se faisait pas faute d'employer les mêmes moyens lorsque les occasions s'en présentaient, mais elles étaient rares, sa position n'était pas aussi avantageuse que celle de Juárez pour pêcher, avec de véritables bénéfices, en eau trouble.

Il est vrai que les guérilleros agissaient en apparence de leur propre mouvement, qu'ils étaient hautement désapprouvés par les deux gouvernements qui feignaient dans certaines occasions de sévir contre eux, mais le voile était tellement transparent que cette comédie ne trompait personne.

Le Mexique se trouvait ainsi transformé de fait en une immense caverne de brigands, où la moitié de la population pillait et assassinait l'autre, telle était la situation politique de ce malheureux pays à l'époque dont nous parlons; il est douteux qu'elle ait beaucoup changé depuis, à moins que ce ne soit pour empirer encore.

Le jour même où commence notre histoire, au moment où le soleil encore au-dessous de l'horizon commençait à rayer le bleu sombre du ciel d'étincelantes gerbes de pourpre et d'or, un rancho, construit en roseaux juxtaposés et ressemblant, bien qu'il fût assez vaste, à une cage à poulets, offrait un aspect animé fort singulier à une heure aussi matinale.

Ce rancho construit au milieu d'un fouillis de verdure dans une délicieuse situation, à quelques pas à peine du Rincón Grande, avait depuis peu été changé en venta ou auberge pour les voyageurs surpris par la nuit ou qui, pour une raison quelconque, préféraient s'y arrêter au lieu de pousser jusqu'à la ville.

Sur un espace de terrain assez grand laissé libre devant la venta, les ballots de plusieurs convois de mules étaient rangés en demi-cercle et empilés les uns sur les autres avec une certaine symétrie; au milieu du cercle, les arrieros accroupis près du feu boucanaient du tasajo pour leur déjeuner ou réparaient les bâts de leurs animaux qui, séparés par troupes, mangeaient leur provende de maïs placée sur des frazadas étendues sur le sol. Une berline, chargée de malles et de cartons, était remisée à l'écart auprès d'une diligence qu'un accident arrivé à une de ses roues avait contraint de s'arrêter en cet endroit. Plusieurs voyageurs, qui avaient passé la nuit en plein air roulés dans leurs zarapés, commençaient à s'éveiller, d'autres allaient et venaient en fumant leur papelitos; quelques-uns, plus alertes, avaient déjà sellé leurs chevaux et s'éloignaient au galop dans différentes directions.

Bientôt le mayoral de la diligence sortit de dessous sa voiture où il avait dormi enfoui dans l'herbe, donna à manger à ses bêtes, pansa les blessures faites par les harnais, les attela, puis il se mit à appeler ses voyageurs; ceux-ci réveillés par ses cris sortirent à demi éveillés de la venta et allèrent prendre leurs places dans la voiture. Ils étaient au nombre de neuf, à l'exception de deux individus vêtus à l'européenne et faciles à reconnaître pour Français. Tous les autres portaient le costume mexicain et paraissaient être de véritables hijos del país, c'est-à-dire des enfants du pays.

Au moment où le cocher ou mayoral, américain du nord pur sang, après être parvenu, à force de jurons yankées entremêlés de mauvais espagnol, à caser tant bien que mal ses voyageurs dans son véhicule à demi-disloqué par les cahots de la route, prenait les rênes pour partir, un galop de chevaux accompagné d'un cliquetis de sabres se fit entendre et une troupe de cavaliers revêtus de costumes à peu près militaires, mais en fort mauvais état, fit halte devant le rancho.

Cette troupe, composée d'une vingtaine d'hommes à faces patibulaires, était commandée par un alférez ou sous-lieutenant aussi pauvrement habillé que ses soldats, mais dont par contre les armes étaient en fort bon état.

Cet officier était un homme long, sec, maigre et nerveux, à la physionomie sournoise, au regard louche, et au teint de bistre.