Demeuré seul, le comte se mit immédiatement en devoir de suivre les conseils de son ami; en conséquence, il forma des peones, les plus résolus et les mieux armés, une arrière-garde, en leur intimant l'ordre de surveiller attentivement les abords de la route, tout en leur dissimulant, de crainte de les effrayer, la gravité des événements qu'il prévoyait.
Le mayordomo, comme s'il eût deviné les inquiétudes du comte et eût partagé ses soupçons d'une attaque prochaine, avait placé don Andrés et sa fille au milieu d'un petit groupe de serviteurs dévoués dont il avait pris le commandement et pressant les chevaux il avait laissé entre lui et le gros de la caravane un intervalle d'une centaine de pas.
Doña Dolores, accablée par les émotions terribles de la nuit, n'avait prêté que fort peu d'attention aux dispositions prises par ses amis et avait suivi machinalement l'impulsion nouvelle qui lui avait été donnée, n'ayant pas selon toute probabilité conscience du nouveau danger qui la menaçait, et ne songeant qu'à une chose, veiller sur son père dont l'état de prostration devenait de plus en plus alarmant.
En effet, depuis son départ de l'hacienda, malgré les prières de sa fille, don Andrés n'avait pas prononcé une parole, le front pâle, les yeux fixes et sans regard, la tête inclinée sur la poitrine, le corps agité par un tremblement nerveux continu, plongé dans un sombre désespoir, il laissait à son cheval le soin de le conduire sans paraître savoir où il allait, tant la douleur avait brisé en lui toute énergie et toute volonté.
Leo Carral dévoué à son maître et à sa jeune maîtresse et comprenant combien au cas probable d'une attaque le vieillard serait incapable d'opposer la moindre résistance, avait surtout recommandé aux serviteurs qu'il avait choisis, pour servir d'escorte à don Andrés, de ne pas le perdre de vue et au moment du combat d'essayer par tous les moyens de le sortir de la mêlée et de le mettre autant que possible à l'abri du péril, puis, sur un signe que le comte lui avait fait, il avait tourné bride et avait été le rejoindre.
—Vous avez, je le vois, dit le comte, eu comme moi le pressentiment d'un danger.
Le mayordomo hocha la tête.
—Don Melchior n'abandonnera pas la partie, répondit-il, avant qu'elle soit définitivement gagnée ou perdue pour lui.
—Le soupçonnez-vous donc capable d'un aussi horrible guet-apens?
—Cet homme est capable de tout.