Le surlendemain, vers huit heures du soir, il arriva à la ville de Bruneck et descendit dans une maison à lui appartenant, qui se trouvait sur la place principale de la ville, à quelques pas à peine du palais du gouverneur.

Bruneck est une fort jolie petite ville du Tyrol bâtie sur la rive droite de la Rienz dont la population, qui se monte à quinze ou seize cents habitants au plus, a conservé et conserve encore aujourd'hui les mœurs patriarcales, simples et sévères d'il y a soixante ans.

Le comte Octave remarqua avec surprise, à son entrée dans la ville, que la plus grande agitation y régnait; malgré l'heure avancée, les rues que sa chaise traversa étaient remplies d'une foule inquiète qui allait, venait, courait dans tous les sens, avec des vociférations singulières; la plupart des maisons étaient illuminées; sur la place, de grands feux étaient allumés.

Dès que le comte fut entré chez lui, il s'informa, tout en se mettant à table pour souper, de la cause de cette effervescence extraordinaire.

Voici ce qu'il apprit:

Le Tyrol est un pays excessivement montagneux, c'est la Suisse de l'Autriche; or, la plupart de ces montagnes servent de repaires à de nombreuses bandes de malfaiteurs, dont l'unique occupation est de rançonner les voyageurs que leur mauvaise étoile conduit à leur portée, piller les villages, et parfois même, d'assez gros bourgs.

Depuis nombre d'années, un chef de bandits plus adroit et plus entreprenant que les autres, à la tête d'une troupe considérable d'hommes résolus et bien disciplinés, désolait la contrée, attaquant les voyageurs, brûlant et pillant les villages, et n'hésitant pas, le cas échéant, à tenir tête aux détachements de soldats expédiés à sa poursuite et qui, bien souvent, étaient revenus fort maltraités de leurs rencontres avec lui. Cet homme avait fini par inspirer une telle terreur à la population de cette contrée, que les habitants en étaient arrivés à reconnaître tacitement sa domination et à lui obéir en tremblant, dans la persuasion où ils étaient qu'il était impossible de le vaincre. Le gouvernement autrichien n'avait naturellement pas voulu admettre ce pacte conclu avec des brigands, et, résolu à en finir à tout prix, il avait employé les moyens les plus énergiques pour s'emparer du bandit.

Pendant un laps de temps assez long, tous ses efforts furent infructueux: cet homme, merveilleusement servi par ses espions, était tenu parfaitement au courant de tout ce qu'on tentait contre lui; il dressait ses plans en conséquence, et parvenait facilement à se soustraire aux recherches et à déjouer tous les pièges qui lui étaient tendus.

Mais ce que n'avait pu faire la force, la trahison le fit enfin: un des affiliés du Bras-Rouge (tel était le nom de guerre du bandit), mécontent de la part qui lui avait été donnée dans un riche butin fait quelques jours auparavant et se croyant lésé par son chef, résolut de se venger de lui en le trahissant.

Une semaine plus tard, le Bras-Rouge avait été surpris par les troupes et fait prisonnier ainsi que les principaux de sa bande.