—Laquelle?

—Que vous ne m'interromprez point.

—Soit, si vous l'exigez, maintenant je vous écoute.

Et il recommença sa promenade.

—Mon ami, dit le comte, le premier visage sympathique que j'ai rencontré en débarquant en Amérique a été le vôtre; bien que placés tous deux dans des situations fort différentes, le hasard s'est plu à nous réunir avec tant de persistance, que ce qui n'était d'abord entre nous qu'une liaison passagère est devenu, sans que ni vous ni moi ne sachions comment, une affection sincère et profonde; on ne se lie pas avec un homme comme je l'ai fait avec vous, sans étudier un peu le caractère de cet homme, c'est ce que j'ai fait et ce que de votre côté vous avez fait sans doute à mon égard; or, je crois vous connaître assez particulièrement, mon ami, pour être convaincu que vous n'êtes pas arrivé ainsi cette nuit à l'improviste dans notre maison, dans le seul but de souper, tranchons le mot, de faire une débauche qui n'est ni dans votre caractère ni dans vos mœurs, vous l'homme le plus sincèrement sobre que jamais j'ai fréquenté; en sus, je me demande pourquoi vous, si avare de vos paroles et surtout de vos secrets, vous nous avez fait ce récit fort intéressant, j'en conviens, mais qui en apparence ne nous touche en aucune façon et ne doit avoir pour nous qu'un intérêt fort secondaire; à ceci je réponds, que si vous êtes ainsi venu ce soir nous demander un souper dont vous vous seriez très bien passé, à part le plaisir que nous a causé votre visite, vous êtes venu expressément pour nous faire ce récit; que ce récit vous intéresse plus que nous peut-être, et je conclus que vous avez encore quelque chose à nous dire, ou pour être plus clair, à nous demander.

—Ma foi, c'est évident, dit Dominique.

—Eh bien, oui, tout ce que vous avez supposé est vrai; le souper n'était qu'un prétexte, et je ne suis en réalité venu cette nuit ici que dans l'intention de vous raconter l'histoire que vous avez entendue.

—A la bonne heure, au moins, dit joyeusement Dominique, voilà de la franchise.

—Seulement je vous l'avoue, reprit l'aventurier avec tristesse, maintenant j'hésite parce que j'ai peur.

—Vous avez peur, vous, et de quoi? s'écrièrent les deux jeunes gens avec surprise.