Les jeunes filles, libres de toute surveillance, s'en donnaient à cœur joie, à se confier leurs naïfs et doux secrets; quelques mots avaient suffi pour rendre entre elles toute explication inutile; aussi pas d'arrière-pensées, de faux fuyants; confiance entière et illimitée, union tacitement conclue pour se venir en aide et forcer les cavaliers aimés à rompre enfin un trop long silence et à laisser lire, dans leur cœur, le nom de celle que chacun d'eux préférait.
C'était justement sur ce grave et intéressant sujet que roulait en ce moment l'entretien des jeunes filles.
Bien qu'elles n'en fussent plus à s'avouer leur mutuel amour, cependant par un sentiment de dignité inséparable de toute passion véritable, elles hésitaient et reculaient en rougissant devant la pensée de pousser les jeunes gens à se déclarer.
Doña Carmen et doña Dolores étaient bien réellement de naïves et innocentes enfants, ignorantes de toutes les coquetteries et de toutes les roueries dont chez nous, peuple soi-disant civilisé, les femmes se font un jeu si cruel et parfois si implacable.
Par un de ces hasards étranges comme la vie réelle en crée si souvent, la conversation des jeunes filles était, à quelques légères différences près, la même que celle qui avait précédemment eu lieu entre le comte et son ami sur le même sujet.
—Dolores, disait doña Carmen d'une voix caressante, vous êtes plus brave que moi; mieux que moi vous connaissez don Ludovic, il est votre parent d'ailleurs: pourquoi cette réserve avec lui?
—Hélas, ma chère belle, répondit doña Dolores, cette réserve qui vous étonne m'est commandée par ma position même. Le comte Ludovic est, aujourd'hui que je suis délaissée de tous, mon seul parent; depuis longues années, nous avons été fiancés l'un à l'autre.
—Comment est il possible, s'écria vivement la jeune fille, que des parents osent ainsi enchaîner leurs enfants sans les consulter, et les condamner par avance à un avenir de douleur?
—Ces arrangements sont, dit-on, fréquents en Europe, ma chérie; d'ailleurs, nous autres femmes, notre faiblesse naturelle ne nous rend-elle pas esclaves des hommes qui pour eux ont gardé la suprême puissance; bien que cette intolérable tyrannie nous fasse gémir, il nous faut courber humblement la tête et obéir.
—Oui, cela n'est que trop vrai, cependant il me semble que si nous résistions...