—Nous serions honnies, montrées au doigt et perdues de réputation.

—Enfin, vous comptez donc, malgré votre cœur, conclure ce mariage odieux?

—Que vous dirai-je, chérie, la pensée seule que ce mariage se puisse accomplir, me rend folle de douleur, et pourtant je n'entrevois aucun moyen de m'y soustraire; le comte a quitté la France, il est venu ici, dans le but unique de m'épouser; mon père en mourant lui a fait promettre de ne pas me laisser sans protecteur et de conclure cette union. Vous voyez que voici bien des raisons et des plus graves pour qu'il me semble impossible de me soustraire au sort qui me menace.

—Mais vous, ma chérie, reprit avec feu doña Carmen, pourquoi ne vous expliquez-vous pas clairement avec le comte? Peut être cette explication aplanirait-elle toutes les difficultés.

—C'est possible, mais cette explication ne peut venir de moi, le comte m'a rendu d'immenses services depuis la mort de mon malheureux père, ce serait fort mal le récompenser que de répondre par un refus à une recherche qui, sous tous les rapports, doit m'honorer.

—Oh! Vous l'aimez, Dolores! s'écria-t-elle avec ressentiment.

—Non, je ne l'aime pas, répondit-elle avec dignité, mais peut-être m'aime-t-il, lui; rien ne me prouve le contraire.

—Je suis certaine que c'est moi qu'il aime! s'écria Carmen.

—Ma chérie, dit-elle en souriant, on n'est jamais certain de ces choses-là, même quand on a devers soi les serments les plus solennels, à plus forte raison, quand ni un mot, ni un geste, ni un regard, ne sont là pour certifier qu'on ne se trompe pas. Je reprends donc: de deux choses l'une, ou le comte m'aime, ou il ne m'aime pas et suppose que moi j'ai de l'amour pour lui; dans un cas comme dans l'autre ma conduite est toute tracée, je dois attendre sans la provoquer une explication, qui ne saurait manquer d'avoir lieu entre nous, et qui, j'en suis convaincue, ne tardera pas; alors je vous le jure Carmen, je serai ce que je dois être avec le comte, c'est-à-dire franche et loyale, et si après cette explication il reste quelques doutes dans le cœur du comte, c'est qu'il aura absolument voulu les conserver, et il ne me restera plus qu'à courber tristement la tête, et à me résigner à mon sort. Voilà tout ce qu'il m'est possible de vous promettre, ma chérie; autre chose, je n'oserais le faire, ma dignité de femme, le respect que je me dois à moi-même, m'ont tracé une ligne de conduite dont je crois de mon honneur de ne pas m'écarter.

—Ma chère Dolores, bien que fort affligée de votre résolution, cependant je suis contrainte d'avouer que c'est la seule que dans la circonstance présente il vous convienne d'adopter, ne me gardez donc pas rancune de ma mauvaise tête, je souffre tant.