La conversation était animée entre les trois convives qui buvaient, fumaient et parlaient, comme des hommes qui se croient sûrs de ne pas être écoutés et par conséquent de n'avoir rien à redouter.

Ces trois hommes, l'aventurier les reconnut aussitôt: le premier était don Felipe Neri Irzabal, le colonel guérillero, le second don Melchior de la Cruz et le troisième don Antonio de Cacerbar.

—Enfin! murmura l'aventurier avec un frisson de joie, je vais donc tout savoir.

Et il prêta attentivement l'oreille.

Don Felipe parlait, il semblait être dans un état d'ivresse assez prononcé; cependant, bien que sa langue fût pâteuse, il ne divaguait pas encore, seulement comme tous les gens à demi-ivres, il commençait à s'embrouiller dans des raisonnements entortillés, et paraissait soutenir avec un indomptable entêtement une condition qu'il voulait imposer à ses deux interlocuteurs et à laquelle ceux-ci ne voulaient pas consentir.

—Non, répétait-il incessamment, il est inutile d'insister, señores, je ne vous livrerai pas la lettre que vous me demandez, je suis un honnête homme, moi, je n'ai qu'une parole, ¡voto a brios! et à chaque mot il frappait du poing sur la table.

—Mais, répondit don Melchior, si vous vous obstinez à garder cette lettre que vous avez cependant ordre de nous remettre, il nous sera impossible de remplir la mission dont nous sommes chargés.

—Quel crédit, ajouta don Antonio, nous accorderont les personnes avec lesquelles nous devons nous entendre si rien ne vient leur prouver que nous sommes bien et dûment autorisés à le faire?

—Cela ne me regarde pas, chacun pour soi en ce monde, je suis un honnête homme, je dois veiller à mes intérêts comme vous veillez aux vôtres.

—Mais ce que vous dites-là est absurde, s'écria don Antonio avec impatience; c'est notre tête que nous risquons dans cette affaire.